Parution La Vie – En Anjou, dans les églises reconstruites

La Vie cour

 

REPORTAGE

La reconstruction controversée des églises d’Anjou

Publié le 01/08/2019 à 15h09 – Modifié le 01/08/2019 à 15h36 Jordan Pouille

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	Détruite en 2013, l'église Saint-Pierre-aux-Liens de Gesté, édifiée en pierres de mauvaise qualité, menaçait de tomber en ruine. Remplacée en 2017 par un édifice contemporain, elle ne fait pas l'unanimité © Jean-Michel Delage/Hans Lucas pour La Vie<br />
Détruite en 2013, l’église Saint-Pierre-aux-Liens de Gesté, édifiée en pierres de mauvaise qualité, menaçait de tomber en ruine. Remplacée en 2017 par un édifice contemporain, elle ne fait pas l’unanimité © Jean-Michel Delage/Hans Lucas pour La Vie

Des églises du XIXe siècle ont été récemment démolies dans le département de Maine-et-Loire. Les nouveaux édifices ont métamorphosé le coeur des villages. Avec des résultats inégaux.

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A l’époque, la presse locale s’en était émue. Entre 2005 et 2013, de très nombreuses églises ont été détruites dans le département de Maine-et-Loire, une ancienne zone de chouannerie. De style néogothique, elles se ressemblaient toutes et étaient surtout dans un état déplorable. Ces paroisses de village dataient du XIXe siècle. Une époque qui avait connu un retour de la fièvre religieuse, qui faisait suite à un saccage des édifices pendant les guerres de Vendée.

En somme, ces églises étaient les témoins d’une histoire chargée. Devant ces projets de démolition, les experts du patrimoine religieux du XIXe siècle parlaient de scandale, disant en substance que si ces bâtiments étaient d’époque romane, ils auraient été rénovés et à l’identique. Le ministère de la Culture et les municipalités sont restés sourds à ces cris d’orfraie. Six ans après les faits, nous sommes retournés sur les lieux. Pour voir comment ces églises, repensées du sol au plafond, s’insèrent dans le paysage, et si les habitants se les sont appropriées.

De verre et d’acier 

En ce jour de juillet, un peloton de cyclistes du dimanche traverse Gesté (Maine-et-Loire) à vive allure, sans un regard pour un nouvel édifice qui semble faire partie du décor : l’église du village n’a pas deux ans et succède à une autre qui menaçait ruine. Nous observons cet ovni circulaire relié à un clocher ancien par un couloir de verre. Un vieil homme s’approche, un sac en osier à la main : « Elle est belle hein ? » On hésite : « Ça fait un peu… Un peu gymnase vous voulez dire ? C’est ce que je pense aussi. C’est ce que tout le monde pense ici. » Il disparaît.

Raymond, l’un des quatre sacristains, nous ouvre la porte. Il s’en va astiquer l’autel pendant que son épouse dispose des cierges neufs. « Rendez-vous compte que, pendant 10 ans, l’église était fermée tellement elle était vétuste. Nous sommes une commune de 2.700 habitants tout de même et nous devions sortir de Gesté pour chaque sépulture. » Après 30 ans d’avancées et de reculades, l’église Saint-Pierre-aux-Liens, bâtie en 1844, est finalement démolie en 2013. Seul le clocher et un morceau de la crypte sont conservés. « J’étais là et je peux dire que les démolisseurs en ont vraiment bavé. Sans parler des 289 tombes que l’on a découvertes en dessous, des fouilles qui ont coûté cher à la commune. On aurait dit que notre église ne voulait pas partir comme ça. » 

Ça fait un peu… Un peu gymnase vous voulez dire ? C’est ce que je pense aussi. 

La nouvelle peut accueillir 450 fidèles, contre plus d’un millier pour la précédente. À l’intérieur, un rétroprojecteur évite de devoir imprimer les chants et prières avant chaque messe. La sacristie s’est transformée en réfectoire cosy, avec toilettes accessibles aux fauteuils roulants. On discute du nouvel autel, assorti au nouvel ambon, conçus par deux compagnons du devoir visiblement férus de verre et d’acier. Le nouveau chemin de croix minimaliste s’accorde plutôt bien avec ces bancs de chêne à la couleur toute scandinave. « Ce sont les anciens bancs qu’ils ont fait poncer pour leur donner un coup de neuf. » Les agenouilloirs ont disparu dans la foulée.

 

La reconstruction controversée des églises d'Anjou
© © Jean-Michel Delage/Hans Lucas pour La Vie

 

Après un quart d’heure de palabres, nous voici en nage – qu’il semble loin le temps de la fraîcheur néogothique, propice au recueillement ! « Nul besoin de chauffer en hiver mais l’été, qu’est-ce qu’on transpire ! », regrette le sacristain en pointant les baies vitrées au sommet : « Regardez, il n’y a aucune ouverture, rien pour ventiler. » En regagnant la sortie, on aperçoit un cahier d’intentions de prières. À moins qu’il ne s’agisse d’un livre d’or ? La grande majorité des messages concerne l’architecture de l’église.

Et la gratitude côtoie la colère. « Nous découvrons agréablement ce beau coin de notre belle France. Puis cette église magnifiquement aménagée. Un lieu de prière revisité fort astucieusement », écrit une touriste. Juste en dessous : « C’est scandaleux d’avoir abattu une architecture d’époque pour construire une salle des fêtes ni plus ni moins. Cette église “new look” est la preuve de ce que sont capables de faire les politiques et autres architectes des temps modernes. » Le message du jour renverse la vapeur radicalement: « Cette construction moderne peut vous réconcilier avec la religion. Bravo. » Le sacristain a son avis. « Cette amertume, c’est à cause d’Internet. Cette démolition a fait le buzz et des gens de loin, qui n’avaient jamais mis les pieds ici, s’en sont indignés. L’église voisine du Fief-Sauvin a connu exactement le même sort 18 années plus tôt mais n’a souffert d’aucune opposition. » 

Le choeur conservé 

Le Fief-Sauvin : même architecture néogothique et même scénario : durant les années 1980 et 1990 s’enchaînent les chutes de pierres, puis les infiltrations. Une vétusté précoce qui conduit le conseil municipal à réclamer des devis tous azimuts, puis à hésiter entre une rénovation et la construction à neuf. En 1994, la commune opte pour la « restructuration lourde » de l’église, soit une démolition suivie d’une construction qui ne dit pas son nom. Le choeur ancien est conservé – après une opération de sablage pour lui rendre sa blancheur -, et la nouvelle église le recouvre comme une cloche à fromages. Plus petite, elle a aussi permis de libérer de l’espace pour offrir à la supérette mitoyenne un parking bitumé de six places et un parvis de l’autre côté, sur lequel flotte un drapeau européen.

Mais elle n’a pas épargné le village du fléau de la désertification commerciale : planté juste en face, le bistrot du village a fermé 10 ans plus tard, tout comme la boulangerie adjacente, désormais remplacée par un distributeur automatique de baguettes « tradition ». Denise Launay, agricultrice à la retraite et ancienne correspondante paroissiale, a bien connu l’époque de l’ancienne église, puis celle de sa démolition. « J’étais au conseil municipal, le maire a bien reçu quelques lettres anonymes, mais rien de plus. Les habitants avaient compris qu’il fallait démolir pour mieux reconstruire. Et puis on a su garder certaines choses, dont le bel autel de bois. » La forme avant-gardiste du nouveau bâtiment n’a pas décuplé la foi : « L’église n’est pleine que lorsqu’on enterre un jeune », reconnaît Denise.

Des panneaux solaires sur la toiture 

Installé à Angers, l’architecte Jean-Pierre Crespy, 47 ans, a notamment signé ces deux nouvelles églises. Pour lui, la démolition était, à chaque fois, inéluctable. « Pour construire ces deux églises, les tailleurs de pierre ont exploité une même veine de tuffeau de très mauvaise qualité. Je n’invente rien : à Gesté, les pierres s’effritaient, tombaient et durant sa décennie de fermeture, le casque était strictement obligatoire. Et puis j’étais là pendant la démolition du Fief-Sauvin. C’était très émouvant : une dame à côté de moi pleurait, elle me disait qu’elle n’allait pas à la messe, mais que c’était là qu’elle s’était mariée, là qu’elle disait au revoir une dernière fois à ses proches. L’église était comme une amie intime. Il m’a semblé important de préserver ce lien sentimental dans mes esquisses. »

Jean-Pierre Crespy relativise les critiques, souvent acerbes, dont il a été l’objet. « Il y a toujours eu des conservateurs, surtout en période de crise, c’est ainsi. Mais allez donc jeter un oeil à La Tourlandry. Par le passé, dans nos églises, les notables étaient assis aux premiers rangs et les paysans tout au fond : j’ai cherché à changer cela. » En août 2010, un incendie ravage l’église Saint-Vincent à cause d’un court-circuit. La charpente brûle, la voûte s’effondre. Elle rouvre ses portes pour la messe de Noël 2013, avec d’importants changements. L’aspect extérieur reste fidèle au style néogothique, même si l’on découvre des panneaux photovoltaïques sur la moitié de la toiture. « Ils nous rapportent chaque année 12000 EUR et permettent d’assurer le bon entretien du bâtiment, explique le maire, Joseph Ménanteau, gendarme à la retraite. J’étais adjoint pendant l’incendie et c’est à moi que l’on confia le dossier de la reconstruction. Sans le soutien de la paroisse et la bienveillance de l’expert de l’assurance, nous n’aurions jamais fait une chose aussi belle. »

Une large tribune surplombe la nef. Les nouvelles charpentes donnent l’impression d’envelopper les fidèles, de les protéger comme dans un cocon. Le plafond est partout recouvert d’un revêtement acoustique pour magnifier les chants liturgiques. Une partie de l’église accueille la nouvelle bibliothèque municipale, qui dispose de sa propre entrée. Un morceau de l’ancienne sacristie est devenu un salon avec kitchenette pour permettre aux familles de partager un café avant ou après une messe. « Je ne suis pas certain que les maires à venir, la nouvelle génération, auront la même envie de protéger nos églises. Je suis soulagé qu’on ait fait le maximum. » L’église a reçu le prix départemental d’architecture en 2014.

Trop coûteux pour les mairies 

La commune de Saint-Gemmes-d’Andigné a failli connaître la même aventure, avec l’annonce en 2013 d’une démolition de son église du XIXe siècle – elle-même construite en lieu et place d’une église du XIIe siècle – et la présentation du projet architectural : un bâtiment circulaire en béton coiffé d’un toit en zinc. Dans cet ancien haut lieu de la chouannerie, les nombreux partisans de la préservation de l’église obtiennent un gel du processus, puis l’inscription du bâtiment au titre des monuments historiques un an plus tard. « C’est le dernier recours des conservateurs. Cela permet de tout figer, mais la rénovation à l’identique aura un coût tout aussi élevé, si ce n’est plus », soupire l’architecte. Saint-Lambert-du-Lattay, son musée de la Vigne et du Vin d’Anjou quarantenaire et ses vignobles à foison.

Jusqu’à l’arrivée de l’autoroute A87 en 2002, des centaines de poids lourds de fruits et légumes traversaient le village par la départementale pour rejoindre Rungis. « Et cela faisait trembler et se fissurer notre église », se souvient Jean-Paul Foulonneau, qui chaque jour vient ouvrir et fermer ses portes, en se signant devant la statue de sainte Philomène, très en vogue jusqu’au début du XXe siècle. « L’ancien maire n’était pas partisan de travaux tant il craignait pour les finances de la mairie. » Le salut vient de la naissance fin 2015 d’une nouvelle commune, Val-du-Layon, fruit du rattachement de Saint-Lambert-du-Lattay à Saint-Aubin-de-Luigné. Les budgets fusionnent et un financement pour le chantier est enfin voté. Depuis quelques mois, un échafaudage de 52 mètres de hauteur enveloppe le clocher décrépit dont un tiers a déjà été démonté pour être refait… à l’identique. Jean-Paul Foulonneau de préciser : « Et j’ai convaincu le maire d’exposer la croix restaurée pour que les habitants puissent l’admirer de près avant qu’elle ne soit fixée là-haut à jamais. »

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