A Pékin, au-delà du cinquième périphérique, se développe un laboratoire du «rêve chinois»

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À mesure que Pékin grandit, ses habitants les plus modestes n’ont cessé d’être renvoyés à ses confins. Comme dans le district de Shijingshan entre le cinquième et le sixième périphérique, où les dernières usines côtoient les barres résidentielles, où le progrès numérique grignote les dernières poches de sociabilité.

S’il y a bien une chose que les Pékinois du centre-ville et de ses extrémités ont en commun, ce sont les affiches de célébration des 70 ans de la Chine communiste. L’événement a été martelé sur tous les supports imaginables, chaque lampadaire urbain a été doublé de drapeaux ou lampions rouges et les trottoirs n’ont jamais été aussi propres et fleuris.

Le quartier de Pingguoyuan, dans l’arrondissement de Shijingshan, démarre au terminus de la ligne 1, à l’extrême ouest de la capitale et à 25 kilomètres de la place Tiananmen, où a eu lieu mardi 1er octobre le grand défilé pour les 70 ans. Il doit son nom – « champs de pommes » – à un serviteur eunuque de la dynastie Ming qui, à l’âge de la retraite, quitta la Cité interdite et l’empereur pour acheter des terrains et y cultiver ses vergers.

Le côté champêtre a disparu depuis longtemps. Dans les années 1950, le jeune régime communiste à peine installé veut développer l’industrie lourde, comme le grand frère soviétique : l’aciérie étatique Shougang s’installe au milieu des champs. Une station de métro apparaît dans les années 1970. Les premières tours résidentielles surgissent à la fin des années 1990. Puis le 5e périphérique en 2003. Les barres de logements s’accumulent jusqu’au pied de la montagne toute proche, que viendra longer le sixième périphérique en 2010 puis la ligne S1, une extension de la ligne 1, le 30 décembre 2018.

 

Les habitants du quartier de Pingguoyuan assistent à un spectacle. © JPLes habitants du quartier de Pingguoyuan assistent à un spectacle. © JP

 

Pingguoyuan n’est donc pas tout à fait la ville et plus tout à fait la campagne. C’est un lieu hybride, où des BMW série 8 klaxonnent derrière des triporteurs à pédales, où les dernières usines polluantes se mêlent aux éco-lotissements, où le « rêve chinois » de Xi Jinping se matérialise peu à peu tandis que s’accroche, contre vents et marée, une Chine du siècle passé.

À Pékin, chaque événement (géo)politique majeur est l’occasion d’un grand nettoyage. Et les 80 000 âmes de Pingguoyuan y échappent rarement. À l’été 2008, la Chine a organisé ses premiers Jeux olympiques. Le quartier a donc accueilli les épreuves olympiques de tir… et chassé tous ses petits vendeurs de rue, dont ces cuisiniers de nouilles sautées et raviolis qui formaient une haie d’honneur dès la sortie du métro.

À l’approche du XIXe congrès du Parti communiste – d’octobre 2017 –, les quelques abris de défense anti-aériens bâtis sous les trois premières tours résidentielles du quartier ont été condamnés… parce qu’ils servaient de dortoir illégal à des travailleurs migrants.

Cette année, la célébration des soixante-dix ans de la République populaire a permis « d’harmoniser » la pratique religieuse : installée au cinquième étage d’un immeuble de restaurants, une église évangélique, jusqu’alors tolérée, a été remplacée par un bar à vins.

Le système de crédit social, expérimenté à travers le pays, a récemment été testé dans les transports en commun du quartier. Les bus de la ligne 931, qui relie Pingguoyuan au temple Tanzhe vingt kilomètres plus à l’ouest, ont ainsi fait le tri de leurs « baoan », ces vigiles – souvent de jeunes paysans – présents à bord pour prévenir la moindre incivilité. « L’un d’eux avait un mauvais crédit social à cause d’un prêt mal remboursé. Ils l’ont viré », regrette leur chef.

En 2022, Pékin organisera de nouveau les Jeux olympiques, d’hiver cette fois. L’ancienne aciérie de Shougang, une étendue de 22,3 km2, a été désignée pour accueillir l’épreuve de snowboard freestyle. Une promenade et un lac poissonneux ont surgi cette année au pied des hauts-fourneaux dont les carcasses ont été préservées. Le site est encore officiellement fermé au public et n’est donc pas desservi, mais un Starbucks est déjà pleinement opérationnel. Les riverains bien informés s’y rendent en voiture.

Face aux bouchons, la circulation est alternée et les plaques minéralogiques pékinoises s’attribuent par loterie. Les automobilistes avec une plaque plus exotique – de Tianjin par exemple – ont interdiction de s’aventurer dans la capitale, sauf s’ils se cantonnent dans un périmètre précis, justement entre les 5 et 6e périphériques. Cette contrainte est finalement un atout, car elle permet aux résidents de Pingguoyuan, malchanceux à la loterie, d’acquérir une voiture via une immatriculation lointaine. Résultat : les voitures servent peu mais sont garées partout, sur chaque bout de bitume disponible, imbriquées les unes aux autres, comme un Tetris géant. Par SMS, des caméras intelligentes facturent le stationnement en fonction de l’emplacement.

L’ancienne aciérie de Shougang. © JPL’ancienne aciérie de Shougang. © JP

 

Lorsqu’on travaille en centre-ville, dans les boutiques de luxe de Guomao ou les sièges sociaux des grandes entreprises publiques du quartier de Dongzhimen, où les salaires sont plus élevés, il faut souvent une bonne heure et demie de trajet pendulaire, soit trois heures chaque journée. « Une fois rentrés du travail après avoir voyagé dans un métro plein à craquer ou slalomé entre des échangeurs à huit voies, beaucoup d’habitants de la classe moyenne n’aspirent qu’à une chose : rester chez eux […]. Ils peuvent alors compter sur une multitude de travailleurs immigrés prêts à leur livrer ce dont ils ont besoin pour un prix modique », décrit Kai-Fu Lee, l’auteur du livre I.A., la plus grande mutation de l’histoire (traduit en français aux Arènes). À Pingguoyuan, le bulldozer de la vente en ligne fut tellement puissant que trois supermarchés fermèrent en seulement deux ans, dont un « Wumart » à deux niveaux, première enseigne régionale de grande distribution.

Chaque soir, des essaims de scooters électriques sillonnent donc le quartier pour apporter des plats cuisinés ou congelés, des rouleaux de papier toilette et articles de toutes sortes, sur-emballés. Ils les déposent dans des murs de casiers appropriés ou directement à domicile. Ces livreurs croisent encore quelques vieillards à triporteur, tantôt aiguiseurs de couteaux de cuisine, tantôt acheteurs d’alcool, de toutes ces bouteilles de vin que les habitants s’offrent pour le Nouvel An ou la fête de la mi-automne sans jamais les déguster. Eux tolèrent encore la mitraille quand tous les autres réclament un paiement par smartphone.Étonnamment, une galerie commerciale a récemment ouvert. Son parvis exhibe une réplique à taille réelle d’un hélicoptère de combat entouré de fontaines musicales. Un petit train fait cinq fois le tour du bâtiment pour 30 yuans. À l’intérieur, des requins nains se tortillent dans des aquariums. Des haut-parleurs hurlent de la musique de relaxation. De jeunes vendeuses au visage pâle suivent les clients comme leur ombre. Un faux Apple store rivalise avec une vraie boutique Huawei. Face aux prix élevés de boutiques aux enseignes largement méconnues, aux noms faussement occidentaux, seul l’étage des restaurants semble prospérer. Chez l’un d’eux, passés la salle d’attente, les clients sont plongés dans un décor d’échoppe d’antan. Les serveurs ne se déplaceront que si la tablette tactile de commande tombe en rade.

 

Pingguoyuan, jadis verger d’un eunuque retraité, est donc devenu malgré lui un laboratoire d’un nouveau développement chinois. Même ses parcs, où la danse en ligne et les coiffeurs à 8 yuans font de la résistance, offrent un terrain de chasse aux rabatteurs du web. Aux personnes âgées en goguette avec leurs petits enfants, certains distribuent des ballons publicitaires contre la promesse de tester un cours de soutien scolaire virtuel, d’autres offrent un quart d’heure de trampoline contre un ajout de compte WeChat. D’autres enfin lâchent une boîte d’œufs à ceux qui accepteront de télécharger sur place la dernière appli du géant chinois Meituan, sur laquelle commander ses produits bio.

C’est sans doute consciente de cet environnement propice que la municipalité y développe une extension de Zhongguancun, la « Silicon Valley » pékinoise. L’accent est mis sur les start-up du loisir. La société Sohu y créera ses prochains jeux vidéo sur internet. Dans quelques mois, lorsqu’ils sortiront pour s’acheter une barquette de sushis au « 7-11 », une chaîne d’épiceries ouvertes jour et nuit, ces cols blancs en baskets croiseront circonspects les derniers cols bleus de l’usine à solvants mitoyenne, l’une des dernières anomalies de ces confins pékinois.

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