Les “boîtes à lire”, ou le jeu de la lecture et du hasard

logo10/10/2019
Ces minibibliothèques de rue où se troquent anonymement des ouvrages en tout genre se sont multipliées dans le paysage. Et ressemblent à leurs usagers. Reportage dans le Var et l’Indre-et-Loire.

CET ARTICLE EST RÉSERVÉ AUX ABONNÉS

Derrière la mairie de Saint-Raphaël (Var), la petite supérette a baissé le rideau depuis quelques mois déjà, mais la boîte à livres mitoyenne et son banc assorti, gris acier, ont toujours fière allure. On raconte qu’une dame vient aux aurores pour ranger les bouquins et retirer ceux qui ne trouvent jamais preneur. En passant devant, à midi, Françoise, agent immobilier de 42 ans, dépose la Jeune Fille et la nuit, de Guillaume Musso, ainsi qu’une obscure saga de science-fiction déclinée en trois tomes. Tous sont en excellent état. Des petites vignettes au nom de la librairie locale recouvrent les prix. Le libraire a fermé son établissement de la place Sadi-Carnot cet été pour se concentrer sur la vente de journaux, magazines et mots croisés.

« ici, on ne les juge pas »

Si elle a tant de succès, c’est sans doute que la « boîte à lire » est peut-être moins austère qu’une librairie. On y bavarde dans le vacarme de la rue en faisant vaguement mine de chercher son coup de coeur littéraire. Marc et Josiane, un couple de retraités s’avance puis dépose fièrement les Contes populaires grivois des Pays de France« Nous sommes originaires des Ardennes, dit l’épouse. Là-bas, les usines continuent de fermer. En revanche, les boîtes à lire y poussent de partout : les gens se font tout un complexe d’aller dans les bibliothèques ou les librairies. Ici, on ne les juge pas, on ne les regarde pas de haut, on ne leur pose pas de question. Et c’est souvent très propre, on n’a pas l’impression d’aller faire les poubelles. » Ils repartent avec Thérèse Raquin, le troisième roman d’Émile Zola. « Si on n’aime pas, on le rend. Si on aime, on le garde », commente Josiane.

Saint-Raphaël et ses environs comptent une importante communauté de pieds-noirs. Naturellement, la bibliothèque de rue locale leur ressemble un peu : les trois tomes d’Histoires d’Algérie : les rapatriés, de Jean-Claude Martinez, avoisinent Pieds-Noirs. Les bernés de l’Histoire, d’Alain Vincenot. Une mère et son adolescente de fille, habillées ton sur ton, s’approchent. « Je fais bien attention à ce qu’elle ne prenne pas n’importe quoi », avertit la maman. L’ouvrage avec les meilleures couvertures de Hara-Kiri ne finira pas dans le sac à dos. C’est plutôt Mémé dans les orties, best-seller d’Aurélie Valognes, qui les séduit.

René, 70 ans, chemisette assortie à sa chevelure argentée, sort une petite pile d’ouvrages fortement jaunis de son baluchon. Ce ne sont pas les siens, mais ceux qu’il ramasse lorsqu’il descend faire son tiercé en centre-ville, où la bibliothèque se fait pleinement buissonnière. « Là-bas, il n’y a pas de boîte, certains aînés n’arrivent pas à monter jusqu’ici et n’aiment pas jeter non plus. Alors ils étalent leurs vieux livres sur un petit muret, comme un présentoir. Moi, je ne fais que transvaser. » Ce matin, il rapporte du Philippe Bouvard, caustique, et du Alain Peyrefitte, visionnaire. Car le succès d’une boîte à lire repose aussi sur un équilibre fragile. Même chatoyantes, des étagères à demi-vides sont vouées à une spirale d’indifférence : rares sont ceux qui y déposeront des livres s’ils n’y trouvent pas leur compte. Face à la basilique Notre-Dame, sur la magnifique esplanade Bonaparte, un petit coffre jaune et bleu trône aux abords d’une aire de jeu. L’association à l’origine de cette boîte s’est fixé pour ambition de lutter contre l’illettrisme. Mais les jeunes parents, plutôt que d’entrouvrir la porte en plexiglas, n’ont d’yeux que pour leurs rejetons, prêts à s’écharper pour une place sur le cheval à bascule. À Fréjus, la ville voisine, on joue la sécurité. La boîte à lire a été disposée à l’intérieur de l’office du tourisme, face aux hôtesses d’accueil. Elle complétait cet été l’offre municipale baptisée « L’Ivre de mer », soit 5 000 livres et bandes dessinées prêtés gracieusement aux plagistes de la base nature François Léotard, en échange d’une pièce d’identité.

À l’ombre d’un cyprès bleu de l’Arizona 

Direction la baie d’Agay, à une douzaine de kilomètres. On murmure qu’une grande boîte à lire blanc et bleu y ferait le bonheur des amateurs de la langue de Shakespeare. Et, en effet, la boîte est une véritable armoire, plantée juste à côté du poste des surveillants de baignade, quasiment les pieds dans l’eau. Son niveau du bas est tellement ensablé qu’il sert de dépôt à râteaux et pelles de plage abandonnés. Mais les niveaux supérieurs prouvent qu’Agay a conservé ses racines de cité balnéaire plébiscitée des Britanniques. Deux exemplaires fatigués de A Year in Provence, de Peter Mayle, avoisinent le moins connu Provence toujours du même auteur. Ils sont suivis de Merde Actually, de Stephen Clarke qui, lui aussi, a acquis sa notoriété en s’amusant des petits travers des Français. Pas de la littérature, donc, mais des ouvrages qui ont largement circulé. Une liasse de revues Science, anglophones elles aussi, complète le décor.

On rejoint la région Centre-Val de Loire et le Jardin botanique de Tours. Lorsque Sophie et Willy, deux ours sans descendance, se sont éteints respectivement en 2006 et en 2009, ils n’ont pas été remplacés. Leur fosse étroite et austère, longtemps critiquée, sera même comblée à l’hiver 2016. À la place des plantigrades, on a installé un joli troquet restaurant et une boîte à lire dans la foulée. À l’ombre d’un cyprès bleu de l’Arizona, cette boîte surprend par son organisation. Ici, les livres sont régulièrement triés et certifiés par les autocollants jaunes de Gilbert Flabeau, ancien responsable des collections animales et végétales de la ville de Tours, aujourd’hui bénévole à la Shot 37 ou Société d’horticulture de Touraine. « Notre désir était de créer une sorte de bibliothèque libre et consacrée au monde végétal, précise la présidente, Maryse Friot de la Shot 37. Comme ça, les promeneurs pouvaient, par exemple, s’asseoir sur un banc et découvrir les vertus des plantes exotiques devant une famille de kangourous. Or, dans les 15 jours de son installation, la boîte à lire a été totalement pillée. »

Ni bible, ni coran, ni ouvrage érotique

Avec le temps, les livres de botanique ont fini par se mêler aux romans d’amour, mangas et récits spirituels apportés par les patients de l’hôpital Bretonneau, juste en face. Ainsi cette dame dont le foulard fleuri dissimule un crâne chauve et qui devant nous dépose un opus de Barbara Cartland puis s’empare d’une biographie de Mère Teresa. « Ces livres ont toute leur place ici, mais si nous avions eu affaire à une Bible, un Coran ou même un ouvrage érotique, alors nous l’aurions écarté, explique encore Maryse Friot. Je suis croyante, mais c’est une règle que nous nous sommes fixée au tout début. » L’Évangile selon saint Luc que nous dénichons ce jour ne tiendra donc pas longtemps… « Oui, mais il reviendra sans doute après le passage de notre bénévole. On a des donneurs très têtus ! » Car, au-delà des ouvrages dont ils se désencombrent, les lecteurs n’hésitent pas à offrir au hasard ceux qu’ils ont aimés ou des opuscules sur des sujets qui leur tiennent à coeur. Une autre façon, peut-être, de partager ses convictions en laissant les badauds libres de prendre… ou de laisser.

This entry was posted in politique. Bookmark the permalink.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>