« Certains nous traitent de fainéants, s’ils savaient… » : à Saint-Gervais-la-Forêt, un anniversaire au goût amer pour les « gilets jaunes »

images

A Blois, la date anniversaire de l’acte 1 des « gilets jaunes » n’a pas enterré les divisions internes mais rassemblé les plus précaires, aux revendications éparses et pour qui les avancées tardent à améliorer le quotidien.

Par  Jordan Pouille   Publié le 17 novembre 2019

Dimanche, 13 heures, rond-point de la Patte d’Oie, Saint-Gervais-la-Forêt. Le vieux brasero a repris du service, n’en déplaise au gérant de la boulangerie-fastfood mitoyenne qui, vendredi, dénonçait les séquelles économiques de cette cohabitation dans le journal local. Une chasuble fluo flotte au sommet d’un piquet, comme un drapeau. Une petite cinquantaine de « gilets jaunes », retraités, chômeurs ou intérimaires pour la majorité, sont rassemblés. Quelques automobilistes klaxonnent, pour témoigner leur soutien ou leur mépris.

En quittant le giratoire, l’un d’eux abaisse la vitre de son coupé sport, brandit un majeur et repart en trombe. « Certains aiment bien se défouler, nous traiter de fainéants. S’ils savaient… » Brigitte, 62 ans, ex-employée de bureau, retraitée à taux plein, explique être retournée travailler au printemps comme plongeuse cette fois, trois heures par jour dans un resto ouvrier. Un job décroché grâce au tuyau d’un couple de « gilets jaunes » rencontré ici. « Avec 1 200 euros de pension, un loyer mensuel de 540 euros, l’EDF, l’essence, les impôts, un prêt pour mon auto et deux chats à nourrir, il ne me restait plus que 150 euros pour vivre. »

Brigitte est donc revenue manifester ce dimanche, par amitié et avec l’envie de
préparer le rendez-vous du 5 décembre, annoncé comme une journée de grève
interprofessionnelle contre la réforme des retraites.

Historiquement implantée à la Patte d’Oie, à la sortie de Blois, la mobilisation locale s’est affaiblie au fil des actes puis scindée en deux groupes. Une partie des « gilets jaunes » a fait bloc derrière Dominique, ancien délégué FO, ex-salarié chez Procter & Gamble, l’un des principaux employeurs de la ville. L’homme n’a de cesse d’appeler au rapprochement avec les organisations syndicales.

Une autre partie s’est structurée en association. Elle a obtenu, à ce titre, une formation à l’informatique pour ses membres actifs et une rencontre avec le sous-préfet du Loir-et-Cher vendredi pour faire remonter les doléances. « Et on a même été invité sur le plateau de France 3 », confie Patrick, 67 ans, retraité à Fresnes, en rogne contre « les prix du gazole et de l’alimentaire qui augmentent. »Ce samedi 16 novembre, dans les rues de Blois, cette association organisait une marche dûment déclarée.

Signe particulier : très peu portaient le gilet fluo. « C’est la consigne chez nous. Parce que ça attire trop d’animosité, de défiance. Moi, je ne le mets même plus sous le pare-brise, de peur qu’on me pète ma bagnole. Mais on reste gilet jaune dans l’âme », dit Eve, habitante de la Chaussée-Saint-Victor qui manifeste aussi pour sa sœur, une aide à domicile payée 10 euros de l’heure.

Devant elle, Géraldine, manteau rouge et chevelue en bataille, tend des brochures à des piétons indécis. Depuis le mois de mai, cette enseignante à la retraite rédige et diffuse LeRéfractaire, une gazette citoyenne. Sa diffusion a lieu sur le parking de supermarchés et dans son voisinage. Plus vraiment aux ronds-points. « Une participation au chapeau, on met ce qu’on veut ! », dit-elle. Habitante de Saint-Laurent-Nouan, où opèrent deux réacteurs, Géraldine s’insurge contre une mort lente de la filière nucléaire. « J’ai refait les calculs, il est impossible de remplacer cette technologie par le solaire et l’éolien combinés. On nous ment ! »

Dans le cortège blaisois comme au rond-point de la Patte d’Oie, il est beaucoup question de cette prime d’activité revalorisée, de ces 17 milliards injectés dans le pouvoir d’achat. « C’est donné d’un côté et récupéré de l’autre », rouspète Fabien, 40 ans, livreur en scooter et ami d’un couple marié dont la femme est handicapée. Depuis le 1er novembre, les ressources des époux sont prises en compte dans le calcul de l’allocation AAH, pourtant revalorisée.

« Mais les nénettes handicapées sont en première ligne des violences conjugales ! Si vous leur enlevez cette indemnité sous prétexte que le mari gagne bien sa vie, vous les laissez dépendantes de leur bourreau. Elles n’osent plus partir ! »

Derrière les deux voitures-balais de la police municipale, un autre véhicule roule au pas. Celle d’un « gilet jaune » de la première heure, bénévole actif dans une association d’aide aux ados mais pour qui l’effort physique est proscrit. « J’ai été conducteur de travaux, mon dos est en vrac depuis une chute et ma femme, qui s’occupait des personnes en fin de vie, a ses muscles atrophiés à cause d’une vaccination obligatoire de l’hépatite B. Résultat : elle n’a droit à rien sauf à une retraite de 270 € par mois. » Il réfléchit et lance : « C’est moins que les demandeurs d’asile, à qui on file une carte de paiement (426 euros par mois pour une personne seule non hébergée). Quel pays ! » Et referme la vitre.

Jordan Pouille  (Blois, correspondant)

This entry was posted in reportage and tagged . Bookmark the permalink.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>