Dans le Loir-et-Cher, un maraîcher bio fait la tournée des usines

imagesUn cultivateur de Blois a choisi de livrer aux employés et ouvriers des zones industrielles environnantes pendant leur pause déjeuner. Il croule sous les commandes. Par  Jordan Pouille   Publié le 24 novembre 2019

Ary Régent s’est construit un fichier de 400 contacts de clients potentiels au sein des entreprises où il livre.

Ary Régent s’est construit un fichier de 400 contacts de clients potentiels au sein des entreprises où il livre. JORDAN POUILLE / LE MONDE

« Des solutions pour la planète ». Novembre est le mois des courges, des poireaux et des côtes de blette. Des salariés des usines de Blois et de la Chaussée-Saint-Victor le savent bien. Ary Régent, maraîcher bio, leur livre ses légumes chaque semaine, profitant de leur pause déjeuner.

Bien que défenseur du circuit court, il se tient à distance des Amap, ces structures associatives reliant agriculteurs et consommateurs, avec des lieux de retrait définis. Ses clients ont le profil de ses anciens collègues, quand il était conducteur de travaux puis responsable technique dans l’informatique. « Ce sont des parents qui rentrent fatigués de l’usine ou du bureau. C’est compliqué pour eux d’aller à une salle des fêtes un vendredi soir pour récupérer des légumes. Moi je leur permets de faire 30 % de leurs courses sans perte de temps », assure le maraîcher.

Ary a aussi écarté le système d’abonnement. « Ailleurs, des gens s’abonnent pour un an puis se retrouvent à devoir manger souvent la même chose. Vous imaginez leur déception ? Et notre vie est faite d’abonnements en tous genres, avec des résiliations laborieuses. Mes clients n’en veulent plus », poursuit-il, confiant en son étude de marché, menée lorsqu’il cultivait sur les terres du lycée horticole de Blois, avant de s’installer sur sa propre exploitation en janvier.

Paiement de la main à la main

Par peur de lasser, il mise beaucoup sur la diversité de ses produits : « Je récolte des dizaines de légumes différents afin que chacun puisse personnaliser son panier au maximum. Et proposer un légume avant tout le monde, c’est vraiment mon truc. » Les saisons froides qui s’adoucissent lui permettent de faire pousser des fèves au printemps puis à l’automne, et même d’expérimenter la patate douce, un tubercule surtout cultivé chez le voisin espagnol. « Ces proverbes agricoles qui invitaient à semer à telle ou telle période, c’est vraiment du passé », constate-t-il.

Ary Régent s’est construit un fichier de 400 contacts de clients potentiels au sein des entreprises où il livre. Avec Christelle Musin, sa responsable commerciale, il leur adresse un SMS chaque dimanche, précisant la composition des paniers de la semaine plus tous les légumes en supplément. Ceux qui répondent avant 19 heures seront ravitaillés le lendemain, quelques heures après la récolte.

Ce Guadeloupéen devenu francilien puis loir-et-chérien est autant attaché à ses 2 000 m2 de serres neuves et ses 3 hectares de cultures en pleine terre situés dans le quartier de Blois Vienne, qu’à ces moments de convivialité, quand il décrit une recette de potage à la pelure de navets à un ouvrier en mécanique. Chaque paiement se fait de la main à la main. « Pour l’instant, j’évite les intermédiaires ou les transactions en ligne, pour maintenir des tarifs abordables et des salaires corrects. J’ai trois enfants… et trois salariés polyvalents à plein temps que je veux conserver. »

« C’est toujours madame qui commande le panier »

Ses acheteurs sont presque exclusivement des femmes. « Curieusement, c’est toujours madame qui commande le panier et c’est toujours à monsieur que je le remets. D’ailleurs, cela arrive souvent, quand je me signale à la réception, que ce dernier ne soit même pas au courant. Par ici, les hommes ne gèrent pas le budget alimentation. C’est un peu macho, non ? » Lorsque Ary livre à une petite entreprise d’élagage, son meilleur client est la cogérante Brigitte  Lemaire : « J’essaie de convaincre mes gars mais vous savez, les bûcherons sont plutôt branchés chasse et gibier », rit-elle. Mais le maraîcher a du répondant : « Dites leur que le radis noir est excellent pour l’estomac, surtout après une soirée arrosée. »

Le paysan repart. Il est attendu dans un « call center » de 450 salariés, dont l’été fut émaillé de grèves en raison des bas salaires pratiqués par l’entreprise. De jeunes téléconseillères fument aux entrées, tassées sous un préau étroit. Des affiches « Fun Management », « Team spirit » égaient les couloirs. « Mes clients ne sont pas sur la plate-forme, où l’on paie au smic. Je ne livre que là-haut, dans les bureaux », soupire-t-il. En sortant, une téléconseillère lui demande une adresse Facebook pour en savoir plus sur ces paniers locaux et bios.

Collectif de producteurs bio

Quand le Rassemblement national tracte à l’extérieur de cette usine d’injecteurs à moteurs diesel, Ary lui s’engage directement sur le parking à la rencontre des ingénieurs et des techniciens. Généralement, le groupe de cols-blancs s’approche le premier, suivi d’une poignée de cols-bleus. Chose rare, la direction prend en charge 40 % du coût du panier. « Malgré cette offre, ça ne se bouscule pas. Mais j’ai trouvé la parade. Quand je croise des travailleurs, je leur lance : “Dites bien à vos épouses que mes légumes reviennent moins chers qu’au supermarché”. »

Les légumes que livre Ary Régent à Blois.

Les légumes que livre Ary Régent à Blois. JORDAN POUILLE / LE MONDE

Auchan à Vineuil, Cora à Villebarou, Casino à Onzain, Carrefour à La Chaussée-Saint-Victor : les grandes surfaces encerclant Blois ont désormais toutes un étal dédié aux petits producteurs, bio ou non, présentés en photo à côté de leur récolte. « On m’a approché plusieurs fois mais j’ai trop peur de tomber dans la monoculture. Si une enseigne me réclame 50 puis 100 puis 500 salades chaque semaine, tout mon modèle s’effondre. »

Ary fait partie d’un collectif régional de producteurs bio. C’est à eux qu’il achète des légumes qui parfois lui font défaut : « Dépendre des uns et des autres, c’est quelque chose que beaucoup d’agriculteurs ne comprennent pas. Mais je pense surtout au client. Si une semaine, je lui annonce que je n’ai rien, il retournera en grande surface. »

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