A Tours, les cheminots en grève se posent en «derniers remparts face à la violence libérale»

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Chez les cheminots de Tours et Saint-Pierre-des-Corps, la mobilisation a retrouvé un second souffle après le discours du premier ministre, malgré la crainte de ne pas être suivis. Récit d’une semaine dans leurs pas.

Les premiers cheminots ont débrayé, ce jeudi 12 décembre, dès 7 heures, pour converger vers un parking de Saint-Pierre-des-Corps. Ils ont été rejoints, notamment, par des enseignants grévistes et d’anciens ouvriers de l’usine Michelin de Joué-lès-Tours, fermée en 2013. Tous les syndicats sont là, sauf la CFDT. La grève a été reconduite et une nouvelle marche entamée, jusqu’au centre-ville de Tours. « De savoir que Delevoye cachetonnait en douce nous rend la réforme du gouvernement encore plus indigeste », dit un jeune contrôleur. La mobilisation des cheminots reprend là où elle a commencé, sept jours plus tôt, sous le pont de l’A10 qui surplombe le vaste technicentre de Saint-Pierre-des-Corps.

Les cheminots grévistes tentent de mobiliser leurs collègues qui débauchent, vendredi 6 décembre, devant l’un des ateliers du technicentre de SPDC. © JPLes cheminots grévistes tentent de mobiliser leurs collègues qui débauchent, vendredi 6 décembre, devant l’un des ateliers du technicentre de SPDC. © JP

 

Le mouvement naît, en effet, sous un beau soleil, le 5 décembre à 7 heures du matin, autour d’un énorme pilier rouge et blanc, frontière de béton entre Tours et Saint-Pierre-des-Corps. Les cheminots des ateliers de réparation ont rameuté ceux de la gare TGV de Saint-Pierre-des-Corps, où seuls trois trains pour Paris sont affichés ce jour-là, avant de gagner le parvis de la grande gare de Tours. S’ensuit une longue marche de 10 000 manifestants, jusqu’à la place Jean-Jaurès, devant l’hôtel de ville. Cheminots et salariés du privé marchent en tête, côte à côte. Comme ces ouvriers de la SKF, géant industriel de Saint-Cyr-sur-Loire, producteur de roulements pour l’automobile et le ferroviaire. Ou ces techniciens de Lisea, filiale de Vinci et concessionnaire de la ligne à grande vitesse Tours-Bordeaux. Derrière eux, chauffeurs de bus, enseignants, étudiants, agents des impôts, aides-soignants, archéologues ou artistes.

Le lendemain, vendredi 6 décembre à midi, ragaillardis par cette mobilisation, une toute première « interpro » se tient dans une ambiance presque festive. Des cheminots syndiqués de SUD et de la CGT se présentent au micro, expliquent leurs manières de se réunir, annoncent une reconduite de la grève jusqu’à lundi, des tractages pour rallier les collègues indécis et promettent de futures AG devant le parc des expositions, où les comités d’entreprise du public comme du privé célèbrent Noël. Une militante féministe débat avec une professeure du lycée agricole de Fondettes, un étudiant propose un amphi de la faculté des Tanneurs pour de futures assemblées. On parle de convergences des colères et des luttes, ou encore de l’espoir d’une grève générale… avant de se séparer.

Dans la foule, Louis-Patrice Vincinaux, que ses collègues appellent « Petit Louis », nous accroche par la manche. Il a 49 ans mais en paraît dix de plus. Il est électricien au technicentre de Saint-Pierre-des-Corps, où il démonte puis réinstalle un par un les câblages de trains en rénovation. « Je suis le seul cheminot de ma famille, dit-il. Mon père était guide touristique et ma femme bosse dans un pressing. Et j’ai un fils en apprentissage dans la carrosserie, une fille en Seconde générale. Je serais prêt à abandonner mes avantages pour eux, pour que cette réforme les protège, plutôt que de me battre pour une clause grand-père. »

« Petit Louis » connaît les réformes sociales successives sur le bout des ongles. En attendant la prochaine, il annonce d’emblée qu’il partira certainement à la retraite à 64 ans, dans 15 ans. « Vous saviez, vous, que la SNCF a une grille de salaire qui n’est pas indexée sur le Smic ?, interroge-t-il. Au matériel, on embauche du personnel en dessous du Smic, auquel s’ajoutent les primes. Bien sûr, ce n’est pas sur les primes qu’on calcule la retraite. C’est pour ça que la prise en compte des six derniers mois est importante. Après 22 ans de maison, j’en suis à 1 780 euros brut ! »

L’an prochain, la loi « pour un nouveau pacte ferroviaire » interdira les embauches au statut SNCF. « Et ceux qui l’ont encore le perdront dans quelques années, quand va s’opérer le transfert intégral du contrat de travail des cheminots à statut vers les entreprises privées. Donc moi, je ne me fais pas d’illusion : je ne serai plus à la SNCF mais dans une de ses nouvelles filiales, une de ces entités privées qui existent déjà : j’intègrerai le statut de l’entreprise qui m’accueille. » Il pense par exemple à ces petites lignes TER ouvertes aux appels d’offres concurrentielles depuis le 3 décembre. Certaines sont déjà confiées à des filiales de filiales de la SNCF. Que le nouveau président de la SNCF ait été président de Kéolis de 2012 à 2019, n’est, dans un tel contexte et de l’avis de nombreux cheminots, pas anodin.

Dans la région Centre, il y a ainsi la Compagnie du Blanc Argent, qui relie la Sologne au Bas-Berry via Romorantin. C’est d’abord une ligne de ramassage scolaire : l’essentiel de ses usagers sont collégiens et lycéens. L’entreprise est une société du groupe Kéolis, qui gère aussi des lignes de bus sur ce territoire et appartient in fine à la SNCF. « Mes salariés sont des agents polyvalents. S’ils ont le permis D, ils peuvent très bien passer du train au bus », affirme son directeur Marek Mavridis, au téléphone. Mais ils risquent, ce faisant, de s’exclure de la toute nouvelle convention collective du ferroviaire. Cette convention introduit une grille de salaires et fait d’ailleurs craindre un dumping social aux salariés SNCF. En Île-de-France, la ligne T11 reliant Épinay au Bourget, financée par l’État à 78 % et qui bientôt s’étendra entre Sartrouville et Noisy-le-Sec, est desservie par Transkéo, une autre filiale de Kéolis. Son personnel est, entend-on en interne, sujet à des cadences fortes et à un turnover important.

« Quand les régions basculeront vers d’autres entreprises, au terme de leurs appels d’offres, ce sera le même matériel payé par la région, le même contrôleur, le même conducteur sur les mêmes voies, seul l’uniforme changera. C’est dans la loi », explique Louis-Patrice, qui s’appuie aussi sur ses observations du quotidien. Au technicentre SNCF, les nettoyeurs des wagons restent les mêmes mais ils changent d’employeur au gré des contrats. Et perdent vite les avantages de leur ancienneté. « Beaucoup de transformations sociales brutales ont déjà eu lieu chez les cheminots, le projet de réforme de retraites par points en est une de trop », ajoute-t-il, avant de rappeler que les cheminots, avec leur capacité de nuisance, « sont l’un des derniers remparts face à la violence libérale ».

Ce vendredi à 15 h 30, heure de débauche, est organisée une distribution de tracts, à la sortie de l’autre site du Technicentre de Saint-Pierre-des-Corps, avenue de Stalingrad. Ici, ce sont les ateliers de maintenance du matériel opérationnel, des trains qui ne nécessitent pas de rénovation lourde, juste une légère réparation. Depuis les portiques jaunes, on aperçoit le « Chaudron », une cantine pour les cheminots à l’architecture désuète, puis de vieilles locomotives bleues servant à manœuvrer des « compositions de trains ».

Une poignée de « gilets jaunes » sans chasuble est là pour témoigner de son soutien. On aborde Nicolas Jaszczuk, conducteur au fret et délégué syndical chez SUD Rail. Son nom lui vient d’un grand-père ukrainien. Il touche entre 2 000 et 2 500 euros net par mois. « Plus je roule, plus je vais toucher, plus je découche, plus je gagne, dit-il. Mais ce ne sont jamais les sommes délirantes qu’on peut entendre. » D’autant qu’il roule peu : le fret ferroviaire a chuté de 45 % en dix ans.

Lui est entré à la SNCF en 2011, au-delà de 30 ans et, à ce titre, a été embauché sous contrat privé. Il cotise au régime général mais reçoit une participation aux bénéfices et jouit de la « facilité de circulation », entendez les billets gratuits. À la différence de ses collègues ayant le statut, sa pension n’est calculée que sur les 25 meilleures années. Il cotise pour l’assurance-chômage et son avancement est moins rapide. Et il n’est pas à l’abri d’un licenciement économique.

Au 1er janvier, l’activité fret de la SNCF deviendra une filiale à part, une société par actions simplifiée (SAS). Sa dette sera effacée par la maison-mère et son capital sera donc cessible. 500 emplois seront supprimés chaque année pendant quatre ans. Il s’insurge : « Ce qui me gonfle, c’est qu’on parle beaucoup des régimes spéciaux, qu’il faudrait éradiquer pour régler tous les problèmes. C’est faire preuve de malhonnêteté, d’enfumage… La SNCF se démembre à marche forcée, ça c’est la réalité. »

À côté de lui se tient Laurent, un colosse de 47 ans, adhérent FO, chasuble fluo, K-Way noir et les mains derrière un dos courbé. Il est magasinier en petit outillage après avoir longtemps débouché les toilettes des wagons passagers. « Avec déjà 22 ans de boîte, je pourrais partir à 55 ans mais j’aurais une décote de 25 % de ma pension. Et comme j’en suis à 1 650 euros net par mois, ce n’est pas très intéressant, résume-t-il. Bien sûr, je pourrais faire des astreintes… 250 euros de plus par mois, c’est toujours bon à prendre. Mais j’ai fait ça pendant huit ans, à être appelé à 1 heure du matin pour réparer un sanitaire ou remplacer une banquette hors d’usage. »

Tout ce week-end, on a fêté Noël au parc des expositions de Tours. Des animations grandioses offertes par les comités d’entreprise à leurs salariés. Laurent Loiseau, agent de circulation de 46 ans, père de deux enfants et délégué CGT, fait le pied de grue sur le parking, deux jours durant. Ses tracts bleus annonçant la marche du 10 décembre et le décryptage de la réforme par son syndicat étaient vite trempés, quasi pâteux. Les familles se précipitent jusqu’à la fouille des sacs, la pluie à verse n’est pas propice aux conversations. Le refrain se répète des dizaines de fois :

« Bonjour, est-ce que vous voulez des informations syndicales ?
— Non, c’est gentil merci.
— Bonnes fêtes ! »

« Moi, j’aime bien faire ça, on touche quand même beaucoup de familles, tempère Laurent. Être capable d’offrir une belle fête de Noël à ses enfants, c’est important pour les parents. Et vous verrez qu’à l’intérieur, c’est magique… Peu le savent mais s’ils ont cette fête, c’est grâce à la CGT présente dans leurs CE. »

Laurent Loiseau, agent de circulation, le 8 décembre. © JPLaurent Loiseau, agent de circulation, le 8 décembre. © JP

 

La veille, des camarades cheminots d’un autre syndicat qui tractaient à ses côtés ont sermonné ces indifférents. « C’est un peu dommage, car on est partis dans une contestation longue où il faut pouvoir expliquer, être visibles sans jamais être agressifs, regrette Laurent. Là, vous avez vu : on n’a pas le temps de débattre, on donne juste de l’information à des gens qui savent globalement qu’ils vont être pénalisés, mais qui pensent qu’ils n’ont pas le choix. Il faut que les gens arrêtent d’être résignés et leur rappeler doucement que les syndicats ne sont pas là pour faire le boulot à leur place. Dans ce pays, on n’a jamais eu d’acquis sans lutte collective. »

Soudain, il croit reconnaitre d’anciens gilets jaunes. Il accoste cet homme maigrelet en jogging blanc, cramponné à sa poussette. « On est avec vous », dit-il, sans s’arrêter. « Ça n’a pas de sens ! Être vraiment avec nous, c’est participer ! » Il précise : « À cause des gilets jaunes, les gens ont perdu le réflexe de débrayer. Manifester un samedi, c’est ne pas toucher au travail, ne pas pénaliser les entreprises, ne pas gêner les riches, vous comprenez ? » Avant de soupirer : « Quand je vois des gilets jaunes se monter en association, se structurer… C’était bien la peine de snober les syndicats. »

Même les grandes marches dans les rues de Tours ne trouvent pas tout à fait grâce aux yeux de Laurent. « Évidemment, c’est beau, mais le rapport de force n’est toujours pas au rendez-vous. La CFDT se bat pour des bouts de chandelle… Et l’Unsa, ils sont où à l’Unsa ? Et elle est où la grève générale, bordel ? » Il rappelle combien les grévistes de la SNCF sont particulièrement touchés : après le cinquième jour de grève consécutif, les deux jours de repos hebdomadaire sont aussi comptabilisés comme jours de grève par la direction. « Les cheminots ne sont pas payés quand ils font grève, ils sont amputés. »

Mardi 10 décembre, la deuxième manifestation est un peu moins fournie. Environ 8 000 personnes. Cette fois, les cheminots décident de fendre les quartiers populaires avant de remonter l’avenue de Grammont. Ils mènent le cortège, suivis par des techniciens de la centrale nucléaire de Chinon, des agents des impôts qui n’ont toujours pas digéré le prélèvement à la source et les enseignants de différentes écoles, collèges et lycées. Le NPA, Lutte ouvrière et le PCF ferment la marche. Pas ou peu de travailleurs du privé à l’horizon. Sur la place Jean-Jaurès, où s’éteint la manif, on retrouve Laurent Loiseau, affairé à vendre des sandwichs et boissons depuis l’arrière d’un fourgon blanc. Il offre un quart de rouge à Mathieu, 52 ans, saxophoniste qui a participé aux négociations avec la ville de Tours ayant abouti à un alignement du salaire des musiciens de l’orchestre symphonique sur les minima en vigueur, soit une hausse allant jusqu’à 36 %.

Quelques cheminots retournent au Foyer, à deux pas. On y découvre les locaux de l’Unsa ferroviaire, plutôt étroits comparés au voisin de la CGT, et plus austères que celui de SUD Rail, tapissé d’autocollants variés. À l’intérieur, l’humeur n’est pas franchement à l’humour, mais l’accueil restait courtois. Dominique Gabillet, secrétaire général adjoint du syndicat, s’adresse à nous. « Vous qui êtes dans le journalisme, vous n’imaginez pas à quel point les cheminots ont le sentiment d’être les parias. Là, dans les médias, on entend que du mal sur les cheminots, alors qu’en 1995, toute la population était derrière nous… Alors forcément, parmi nous, aujourd’hui, il y en a qui se posent des questions, qui en ont marre d’être en tête de gondole et de voir que derrière ça ne suit pas. L’an dernier, la loi Pacte et nos trois mois de grève, seuls, n’ont rien apporté. Le jour où l’on annoncera que les cheminots vont être un peu épargnés par la nouvelle réforme, peut-être que certains retourneront bosser. »

Il se montre nostalgique d’une époque où chaque record de vitesse était l’occasion de célébrer la SNCF. « Cela fait combien d’années qu’on n’a pas eu de victoire à partager comme ça, avec les cheminots et les Français ? » Dominique Gabillet n’est pas loin du fatalisme : « On n’arrête pas de dire qu’on coûte cher mais on ne dit jamais toutes les richesses qu’on produit en transportant les gens 365 jours par an. Il y a plein d’autres métiers comme ça, dans la santé par exemple, qui sont dénigrés. On ne peut plus réclamer du service public et taper sur ceux qui l’assurent. Quand je suis entré à la SNCF, nous étions 250 000. Aujourd’hui, on est 146 000. »

Un communiqué de la direction tombe, aussitôt retweeté par une horde d’éditorialistes. Il annonce 17 % de grévistes à midi chez la SNCF, 77,3 % parmi les conducteurs. « La grève, c’est soit une heure, soit une demi-journée, soit une journée et je peux comprendre que des gens qui touchent 1 200 balles par mois n’aient pas envie de faire grève », analyse le secrétaire général adjoint. « A-t-on franchement besoin de faire cette réforme tout de suite ? Moi, mon contrat a déjà pris une claque dans la tronche. Et là je partirai sans doute deux ans plus tard, avec 300 euros de moins. Je ne comprends pas que les gens ne soient pas en colère. Car leurs efforts ne profiteront pas aux travailleurs vulnérables. C’est ce qu’on m’avait fait croire en 2008. Ce n’est pas pour autant qu’un maçon ou un carreleur part plus tôt avec une meilleure retraite. »

En sortant, on longe la bibliothèque des cheminots, aux couleurs acidulées. Certains viennent s’y détendre. Brigitte Alloyau est aux commandes : « Je travaille pour les cheminots depuis toujours, lesquels ne lisent plus beaucoup d’ailleurs. » Elle raconte la nouvelle vie de sa fille de 33 ans qui, malgré un bac + 5 en communication, est allée vivre en Nouvelle-Zélande, pour l’amour d’un commandant de bord. Il possède une ferme et désormais elle cultive des légumes au milieu de nulle part. « Ma fille ne cotise pas pour sa retraite mais ne s’inquiète pas, elle dit qu’elle trouvera une solution. »

Brigitte numérise toutes les références des livres qu’il faudra bientôt déménager : le Foyer du cheminot, idéalement situé mais déjà bien délabré, vient d’être vendu à la municipalité. Elle dit : « Vous ne pensez pas que nos jeunes, qui savent se battre pour des grandes causes, finiront un jour pas se réveiller ? Moi, je l’espère. »

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