Parution – Médiapart #réformeretraite #grève

Près de Blois, les gaziers durcissent la grève

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Près de Blois, au premier dépôt de gaz de France, les discrets salariés de Storengy accélèrent leur mouvement contre le projet de réforme des retraites. Depuis lundi, ils bloquent l’accès aux sous-traitants. « On va stimuler les gars avec l’espoir de sortir de ce conflit la tête haute », jurent-ils.

Chémery (Loir-et-Cher), de notre envoyé spécial.– Les pins succèdent aux étangs, les étangs aux vignes, et les vignes aux puits de contrôle. Depuis la départementale 956, près de Blois, rien ne laisse soupçonner à l’automobiliste qu’il circule au-dessus du premier site de stockage de gaz naturel de France, deuxième en Europe. Cette bulle de 7 milliards de mètres cubes, piégée à 1 100 mètres de profondeur dans une nappe phréatique étirée sur cinq communes, suffirait à chauffer tous les habitants de la région Centre-Val de Loire pendant cinq ans.

Au dépôt de gaz Storengy (filiale d'Engie), situé à Chémery. © JDAu dépôt de gaz Storengy (filiale d’Engie), situé à Chémery. © JD

 

On y accumule le gaz issu du terminal méthanier de Montoir-de-Bretagne ou des gazoducs russes durant l’été pour mieux le distribuer durant l’hiver. Le site Storengy de Chémery, filiale d’Engie, est classé Seveso III. En surface, trois installations traitent ce gaz importé : « On enlève l’eau et le soufre puis on lui donne une odeur spécifique », explique Laurent Chataignat, 46 ans, chef d’équipe « puits » et délégué CGT du personnel. La ressource rejoint ensuite un site de transit, où se chevauche un fatras de canalisations. À Chémery, des installations cinquantenaires cohabitent avec des équipements dernier cri. Ici, 80 % des 85 travailleurs Storengy sont en grève contre la réforme des retraites depuis le 5 décembre, à raison d’une à trois heures par jour et quelques manifestations à Blois, Orléans ou Romorantin.

« Et puis des gens de l’extérieur nous ont dit qu’on était invisibles alors on a décidé de marquer le coup, de montrer qu’on avait des couilles », lance Laurent, chez Storengy depuis 26 ans. À 9 heures, ce jeudi 16 janvier, une soixantaine de techniciens se sont rassemblés devant les grilles, vite rejoints par des collègues de sociétés amies (EDF, Enedis, GRDF, GRTgaz) et quelques irréductibles gilets jaunes de Blois.

Conséquence directe du piquet de grève : une trentaine de travailleurs extérieurs, dont des électriciens de Compiègne, doivent rebrousser chemin. Et les nombreux camions-citernes censés récupérer les eaux souillées stationnent en file indienne, moteurs éteints. Au téléphone, le directeur Jean-Claude Philippe s’alarme d’une perte financière de 75 000 euros et d’un report de certaines opérations de maintenance préventive. « Des travaux que nous avions planifiés il y a trois mois, regrette-t-il. Si la mobilisation est forte aujourd’hui, les accès sont bloqués depuis lundi. » L’homme parle sous le contrôle de Pierre Drillon, directeur de la communication chez Storengy France : « Notre groupe travaille à garantir l’approvisionnement du pays en gaz pour garantir sa mission de service public », répétera-t-il trois fois. Huit des 14 sites de stockage Storengy sont actuellement en grève.

Bien sûr, la perte est aussi du côté des salariés. Jean-Robert, 34 ans de maison, s’occupe du « facility management ». « Je vérifie tous les petits bobos du site, de l’ampoule cassée au lavabo bouché, dit-il. Cette semaine, j’ai travaillé 4 heures à peine, pour vous donner une idée. Sur janvier, s’il me reste 250 euros, ça sera à peu près tout. » Une caisse de solidarité pour les repas des grévistes existe depuis le début du mouvement. Pas encore pour les salaires amputés.

9 h 55 : une fuite est signalée. La salle de contrôle a décelé une légère variation de pression, confirmée par des agents en patrouille. La faute d’un tuyau percé, enterré à un mètre sous terre. Des bourdonnements importants témoignent d’une purge en cours. Aucune sirène n’a retenti, « sans doute pour éviter l’évacuation des rares salariés présents sur le site… et un face-à-face avec nous », glisse un gréviste. Le directeur évoquera un risque faible ne nécessitant ni sirène ni évacuation.

Parce qu’il était d’astreinte, Sébastien Voisin, 41 ans, a quitté son piquet de grève et foncé pour mettre en sécurité l’installation. À son retour, en nage sous sa parka fluo, il nous présente sa compagne, collègue et gréviste. « Elle et moi on kiffe notre job, ça c’est sûr. Mais depuis 2012, on nous vend une rénovation des parties anciennes du site qui n’arrive toujours pas », soupire-t-il. Tout comme la promesse d’un système de traitement des eaux souillées, afin d’en finir avec le va-et-vient continu des camions-citernes. « C’est en projet », répond laconiquement la direction.

Cette réforme des retraites est peut-être une couleuvre de plus que les salariés de Storengy s’apprêtent à avaler. Elle viendra les priver d’un calcul de pension sur les six derniers mois, propre à leur statut. Mais elle s’ajoute à une politique interne d’économie de plus en plus féroce. Adrien, ici depuis onze ans : « Au fil des années, pour moi, c’est toujours plus de responsabilités, moins de matériel et un budget de formation qui diminue. Et je vois bien qu’on ne remplace que les pièces qui font un bruit bizarre. Alors qu’avant c’était sans distinction, on n’attendait pas l’usure manifeste. » Il sort sa tablette : « Par exemple, là, j’ai une commande de matériel bloquée depuis novembre et ce n’est pas compréhensible pour un site Seveso. »

Le site de Chémery est stratégique pour la France mais il peine à embaucher. « Si notre statut disparaît, il faudra être encore plus motivé pour travailler dans un site aussi isolé. Les nouveaux venus négocient de bons salaires. Moi j’ai 37 ans, on vient de recruter un mec de 31 ans. Il n’a aucune expérience mais il est déjà payé comme moi. »

Jean-Luc Berroyer, retraité depuis cinq ans, a rejoint le piquet avec un brin de nostalgie. Pour lui, le malaise est plus profond. Il remonte à la privatisation de GDF en 2007, puis sa fusion avec Suez (qui deviendra officiellement Engie en 2015). « Je ne comprends pas que les gars de Storengy se réveillent si tard… Nous sommes devenus ce que la SNCF se prépare à être, une boîte scindée en plusieurs filiales avec autant de directeurs généraux payés 300 000 euros par an. Beaucoup d’argent provisionné pour le démantèlement a disparu et pour chacune de ces entités privées, 100 % de leurs recettes sont distribuées aux actionnaires en dividendes. Pour pouvoir investir, les filiales ne puisent pas dans leur trésorerie mais procèdent massivement à l’emprunt. Et tout ce qui coûte a été supprimé. La fermeture de l’École des métiers GDF de Nantes à la fin des années 1990 était pour moi prémonitoire. » Engie s’apprête à liquider trois de ses neuf centres d’appels français – ils étaient 32 en 2009 – avec une suppression de 450 postes.

Le recours aux prestataires extérieurs a déjà trouvé ses limites. « Ici, on a vu partir un savoir-faire gazier avec des retraités. Les sous-traitants qui leur ont succédé ne sont pas à la hauteur », juge Tom, technicien de 40 ans. Lui se souvient d’une époque pas si lointaine où les gaziers démontaient eux-mêmes les moteurs au pied des puits. « Ce sont des machines grosses comme des moteurs de paquebot. Avant, on savait les désosser. Maintenant c’est une boîte privée qui s’en charge mais elle ne sait rien de nos particularités. Ici, planter un poteau nécessite de créer une voie d’accès spécifique ! Alors quand elle promet trois semaines d’intervention, elle en a pour trois mois. C’est pénible de voir notre outil se dégrader. » Le diable se cache toujours dans les détails : « Vous n’êtes pas obligé de le marquer mais la nouvelle femme de ménage est payée 4 heures par semaine. L’ancienne, qui vient tout juste de prendre sa retraite, était payée 10 heures pour le même boulot. Encore une économie de bouts de chandelle. »

L’an dernier, le site Storengy a connu une autre mobilisation : trois semaines de grève pour réclamer de meilleurs salaires. Là encore, les camions-citernes étaient bloqués à l’extérieur, à tel point que les cuves d’eaux sales à l’intérieur étaient au bord de la saturation. « Mais cela n’a pas eu d’impact sur la production », affirme le directeur du site. Les travailleurs ont obtenu in extremis la transformation d’une prime existante en augmentation de salaire.

Laurent Chataignat, chef d’équipe «puits» et délégué CGT du personnel sur le site de Storengy. © JDLaurent Chataignat, chef d’équipe «puits» et délégué CGT du personnel sur le site de Storengy. © JD

 

Cette fois-ci, la préfecture du Loir-et-Cher aurait déjà promis de garantir l’entrée des camions : « Les services de l’État resteront mobilisés », nous écrit-elle. Parmi les grévistes, les plus déterminés rêvent de reproduire 2005, quand ils se sont opposés à la privatisation. « À l’époque, on avait fermé les puits et le débit de gaz par ricochet, et cela malgré les huissiers et l’interdiction d’entrer », reconnaît Laurent Chataignat, le délégué CGT. « Ça devait piquer au portefeuille. On avait de la force pour se faire entendre mais ça n’a pas empêché la privatisation. Aujourd’hui, il n’est plus question d’agir ainsi. Le risque de licenciement est trop fort. »

Pour décider de la suite du mouvement, une nouvelle assemblée générale est prévue vendredi : « On va stimuler les gars avec l’espoir de sortir de ce conflit la tête haute. Parmi nous, il y a trop de gens résignés d’avoir vu les gilets jaunes s’en prendre plein la tête et obtenir si peu… Avec Macron, on est vraiment tombé contre un mur. »

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