Parution Le Monde. L’ÉPOQUE – SOCIÉTÉ

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Sur la radio Studio Zef, les voix de l’abstinence

Chaque mois, des alcooliques issus de différents groupes de parole du Loir-et-Cher animent une émission de radio. Ils témoignent sans filtre de leur combat contre l’addiction.

Les couplets du Bistrot de Georges Brassens ne pouvaient servir de plus beau lancement. Depuis mars 2019, à Blois, la radio Studio Zef (sur la bande 91.1) a enrichi sa grille d’une nouvelle émission. « Ivresse des échanges » est un talk-show animé par des alcooliques de toutes les couches sociales, abstinents récents ou de longue date. « Nous, on n’est pas là pour vous dire que l’alcool, c’est mal. Mais pour aider celles et ceux qui veulent s’en sortir, en vous livrant nos témoignages » prévient Olivier, l’animateur, marinier sur la Loire – la radio associative créée en 2008 compte deux salariés (un seul à plein temps) et une cinquantaine de bénévoles.

La moustache sur la bonnette du micro, l’homme précise qu’il ne touche plus à la bouteille depuis deux ans. Et fait son mea culpa. « A la première émission, je disais que l’alcool était quand même un super produit, délivré sans ordonnance qui réchauffe et désinhibe… C’était une petite provocation, hein… » Le studio se détend. Autour de la table, sept alcooliques abstinents prêts à s’exprimer et s’écouter. Ils appartiennent à différents groupes de parole du Loir-et-Cher. Avec un noyau dur et de nouveaux visages. Le conducteur du jour est ambitieux : expliquer la rechute, comparer la cure au sevrage à domicile, décrire les médicaments et leurs effets, puis les dangers sociaux de l’abstinence alcoolique, presque aussi mal vue que la dépendance.

Malgré l’apparente décontraction, chaque intervention a été préalablement préparée hors antenne. Les mots sont jaugés, mais sonnent juste et respirent le vécu. « Les toubibs vous expliquent qu’une fois atteints les six mois d’abstinence, le plus dur est passé. Mais ici, vous en pensez quoi ? Pour ma part, si jamais je rebois un verre, ça rallumera le plafonnier… Le cerveau se remettra en branle. » Marie-France, abstinente de longue date, retraitée taraudée par la peur de l’ennui, se méfie. « J’ai repris ma vie en main petit à petit, mais plus les choses s’améliorent, plus j’ai envie de me dire pourquoi tu ne testerais pas de nouveau ? » Francis, qui par deux fois sur les ondes remerciera sa femme de l’avoir tant aidé, déborde d’enthousiasme : « Après deux ans d’abstinence, j’ai fait des choses que je ne pensais plus possibles ! »

Ce programme est un vieux projet du docteur Gilles Demigneux. Parallèlement à ses consultations à Blois et Amboise, ce médecin addictologue monte des groupes de parole depuis quarante ans, et développe le concept du « patient expert ». Lequel devient acteur de son propre soin, jusqu’à venir en aide aux autres malades. Ainsi, certains de ses patients vont visiter les malades en sevrage. D’autres organisent, dans leurs communes, des projections-débats du film Nos vies formidables, de Fabienne Godet (2019), qui raconte la force de la solidarité face à l’addiction. Et d’autres, enfin, tiennent ce rendez-vous radiophonique. « C’est quelque chose que j’espérais depuis quelques années. La magie du podcast, c’est aussi que le petit bonhomme qui est en train de déprimer dans la Creuse à 3 heures du matin, il pourra aller sur le site et écouter ça », se félicite Gilles Demigneux. Chaque émission est diffusée huit fois sur les ondes hertziennes, dont quatre fois en pleine nuit.

Le regard des autres

Arrive le moment de l’interlude musical. Les regards se tournent vers Fabien, 36 ans, ex-SDF aux yeux bleu piscine. Il a apporté sa guitare mais il n’est pas très en forme. L’instrument restera dans la housse. Olivier embraie avec le titreLe temps de finir la bouteille, d’Allain Leprest. Intervient ensuite Arnaud, commercial. Lui s’enfilait sept à huit cannettes de bière chaque soir, en solo, après le boulot. Le voici abstinent depuis quatorze mois. Ce soir, il s’interroge sur le regard des autres. « J’ai changé de travail il y a peu et j’ai donc passé la visite médicale. A la question : Est-ce que vous buvez ?, j’ai répondu Je ne bois plus du tout. Et là, j’ai tout de suite senti un regard inquisiteur, comme s’il y avait un lièvre à lever. Le médecin m’a demandé : Mais est-ce que vous êtes en capacité de boire modérément ? » Arnaud a bluffé pour ne pas paraître suspect. « A mes nouveaux collègues, j’en suis même à dire que j’ai visité telle cave, découvert tel bar sympathique… Un type qui ne boit pas, c’est qu’il est malade. »

A la droite d’Arnaud est assise Karine. Cette quinquagénaire est présente à chaque émission, silencieuse. Elle est abstinente depuis trois ans, après s’être infligé une bouteille de whisky chaque soir pendant plusieurs années. En aparté : « Je buvais pour me détruire, pour en finir. Le lendemain à l’usine, je tremblais, je vomissais, je ne tenais plus debout. Il fallait que j’atteigne le fond du trou. C’est une copine qui m’a secouée. »

Olivier, l’animateur, aimerait bien un plateau entièrement féminin, pour une émission spéciale. Karine n’en voit pas l’intérêt. « On boit pour les mêmes raisons, pour oublier », dit-elle, avant de souligner un cliché tenace : « Une femme qui boit, c’est une femme qui tient mal sa maison, qui éduque mal ses enfants. L’homme s’en sort mieux. » Ce soir-là, l’enregistrement s’est achevé par un hommage pudique à Patrice, copain du groupe de parole de Blois, qui s’est suicidé cet été.

https://www.lemonde.fr/m-perso/article/2020/01/24/sur-la-radio-studio-zef-les-voix-de-l-abstinence_6027129_4497916.html

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