MEDIAPART – Reportage – Les touristes chinois subissent la contagion du racisme

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Les châteaux de la Loire sont prisés des touristes chinois. Solitaires ou en groupes, ces derniers subissent à leur manière les peurs provoquées par le coronavirus.

À l’une des billetteries du château de Chambord, près d’une étagère remplie de tablettes chinoises dites « Histopads », une réceptionniste nous confie : « Pour vous dire un peu l’ambiance, ce matin, j’ai reçu l’appel d’une accompagnatrice de touristes américains. Elle me demandait à quelle heure elle risquait de croiser des Chinois, pour mieux les éviter. » De leur côté, des agents de sécurité échangent volontiers avec les visiteurs pour rendre les procédures de fouille moins intrusives. « Des Chinois disent qu’ils ne savent pas s’ils vont pouvoir rentrer chez eux. Ils se sentent un peu perdus », explique Cécilie de Saint-Venant, chargée de la communication. « À ce jour, seul un groupe de touristes chinois a annulé sa venue », dit-elle, avant de nous décrire cette note du ministère de la culture reçue récemment sur les précautions à prendre avec les visiteurs : « Ce sont des recommandations légères comme se laver les mains régulièrement… Les Chinois sont nos amis, Chambord est jumelé avec le Palais d’été [de Pékin – ndlr], il n’est pas question de les accueillir différemment. »

Hu Qiang, 31 ans, est assis sur un banc de bois, dans un recoin de la cour pavée. Il s’est offert un voyage en amoureux après avoir découvert la France douze ans plutôt, lors d’un voyage de groupe avec ses parents. Son couple est arrivé de Shanghai il y a quatre jours, avec la compagnie China Eastern Airlines. Leur chance est de ne pas avoir voyagé avec Air France dont les vols sont suspendus depuis le 30 janvier. Ils repartiront dans trois jours. Pour ne pas inquiéter, le jeune homme a choisi d’enlever son masque, inévitable en Chine. « En allumant la télé de l’hôtel le premier soir, j’ai eu l’impression que vous ne parliez que de ça, que vous aimiez vous faire peur. Mais vous, vous en pensez quoi de ce virus, c’est si dramatique ? À l’époque du Sras [Syndrome respiratoire aigu sévère, en 2002-2003 – ndlr], il n’y avait pas de réseaux sociaux. Est-ce qu’on en parlait autant ? J’ai lu que la grippe saisonnière avait déjà tué bien plus d’Américains cet hiver. » Le 25 janvier, le Centre pour le contrôle des maladies (CDC) estimait, sur le sol américain, à 180 000 minimum le nombre d’hospitalisations liées à la grippe depuis le 1er octobre, et à 10 000 au moins le nombre de décès. Hu Qiang nous salue en rejoignant son épouse puis revient en tendant la main. « On peut encore faire ça, non ? »

Des touristes asiatiques devant le château de Chambord. © JPDes touristes asiatiques devant le château de Chambord. © JP

 

Zhou Yuzhe, 31 ans, habite depuis dix ans en région parisienne. Il conseille les industriels chinois du secteur automobile, aujourd’hui très investis sur le marché hexagonal. Son français est parfait, presque sans accent. Ses parents sont de passage en France et déambulent masqués le long de l’escalier à double révolution. « Ils sont enseignants à Shanghai et en vacances à mes côtés depuis le 18 janvier. Je lis sur Internet que des Chinois subissent des discriminations. Hier, nous étions à Paris, à circuler sur la ligne 1 du métro, à l’heure de pointe. Notre voiture était vide, les autres pleines. J’ose imaginer que c’est une coïncidence… »

 

Au château de Chambord. © JPAu château de Chambord. © JP

 

Nous croisons une palanquée de jeunes couples un peu craintifs. Ils ont des visages de « wanghong », ces entrepreneurs à la peau nacrée, qui vendent du prêt-à-porter en ligne, sur leurs chaînes de streaming vidéo. On nous oriente vers leur guide. « Rassurez-vous, ce sont des touristes taiwanais, dit-il, pince-sans-rire. Mais on suit exactement le même parcours que les touristes chinois, on va dans les mêmes restaurants par exemple. » Il dégaine son smartphone et ouvre l’application WeChat. « Je suis inscrit sur un groupe de professionnels. On s’échange beaucoup d’informations. Les bons plans et les coins à éviter. Actuellement, deux gros restaurants, l’un à Paris l’autre à Chamonix ont déjà fait savoir qu’ils refusaient les touristes chinois à cause du virus. C’est tellement débile. »

Au pied de la tour des Minimes du château d’Amboise, par un vent glacé mais sous un ciel azur, nous faisons connaissance avec Yibo, accompagné d’un ami et de sa fille adolescente. Lui raconte qu’il travaille en France depuis onze ans, comme cadre d’un gros industriel chinois dont le showroom est à Paris et l’usine d’assemblage en Bourgogne. L’autre jour, ses collègues français lui ont demandé de prendre des congés. « Alors que je ne suis pas allé en Chine depuis deux ans ! “Ce n’est pas du racisme”, assurent-ils. Ils me disent qu’il faut les comprendre, qu’ils ont des enfants en bas âge. Je préfère prendre ça avec philosophie. » Yibo en a profité pour servir de guide à son ami chinois de passage en Europe. Son histoire est tout aussi surprenante et symptomatique de la psychose ambiante. « Comme il est fonctionnaire, il ne pouvait pas prendre de longs congés, il n’avait qu’une semaine. Il devait donc rejoindre un groupe de touristes chinois arrivés en Europe trois jours plus tôt. Mais figurez-vous que ces derniers n’ont pas voulu d’eux, estimant qu’ils pouvaient être contaminés ! Leur guide m’a demandé exceptionnellement de les prendre en charge. » Yibo a aussi une pensée pour ses collègues de bureau chinois, rentrés au pays et dont les congés ont été prolongés. « Je me demande comment ils seront accueillis à leur retour ici. »

« Nous, les guides, on leur dit de faire comme s’ils ne comprenaient pas »

À Chenonceau, 11 kilomètres plus loin, les bouteilles bleues de gel désinfectant ont fait leur apparition aux guichets. La directrice de la communication Caroline Darrasse l’assure : « Nous n’avons pas encore enregistré d’annulation de groupe, mais des journalistes chinois qui devaient filmer ici se sont décommandés. Et nous avons aussi annulé la participation à un événement promotionnel en Chine organisé par Atout France, l’agence nationale de développement touristique. » Devant la caisse, un homme trapu sort une petite liasse de billets pour régler vingt-six entrées. Munis de leurs tickets, ces visiteurs originaires du Sichuan se précipitent vers l’allée de terre menant au château. « Ce sont un peu mes enfants », commente Christophe, 62 ans, fils d’un Chinois et d’une Vietnamienne, et guide-accompagnateur depuis un quart de siècle. En ce moment, Christophe se rend huit fois par mois dans les châteaux de la Loire, autant au mont Saint-Michel. « Je fais ce boulot depuis 1994. En ce moment à Paris, dès l’aéroport, j’observe des gens qui se mettent la main sur le visage quand mes groupes les approchent. Hier, un patron de restaurant nous a demandé de débarquer avant 18 heures pour ne pas croiser les autres clients… Mais en Italie, c’est bien pire. Là-bas, certains écrivent carrément “Interdit aux Chinois” sur leurs portes. »

Ce fut le cas à Rome, dans un restaurant proche de la fontaine de Trevi, via Del Lavatore. L’affichette a été retirée depuis. À Venise, des enfants auraient craché sur des touristes. À Florence, certains riverains ont filmé et insulté des touristes chinois sur leur passage, impassibles malgré l’agressivité. « Nous, les guides, on leur dit de faire comme s’ils ne comprenaient pas. Personne n’a envie que ça dégénère. »Christophe vit en France depuis 1960. Il a une fille de 34 ans, secrétaire à Paris. « Elle est triste pour son fils. Des parents disent à leurs gamins de ne pas l’approcher, de ne pas jouer avec lui. » Christophe a bien connu le moment du Sras. « À l’époque, les guides comme moi partaient en Chine pour accueillir les touristes. Il fallait les guider vers la douane, les rassurer dans l’avion… tout était nouveau pour eux. » En mars 2003, après une longue indifférence, les autorités sonnent l’alerte et prennent des mesures drastiques pour freiner l’épidémie. « Je venais d’arriver à Pékin et on m’obligea à rester confiné dans ma chambre d’hôtel pendant quatre mois ! Heureusement, c’est ma société qui a tout payé. »

 

À Chenonceau. © JPÀ Chenonceau. © JP

Christophe a un sac de masques à disposition mais préférerait ne pas les distribuer. « Mes clients sont libres, je ne vais pas les empêcher de les porter. Et si quelqu’un tombe malade, je préviens ma société, je le descends du bus et on fait venir une ambulance. » L’homme a surtout peur des pickpockets : « Avant on les croisait au Louvre, autour de la tour Eiffel… maintenant c’est dès l’hôtel, à l’heure du petit-déjeuner. »

Il est 16 h 20 et le château s’apprête à fermer. Les derniers visiteurs s’attardent à la boutique de souvenirs. Parmi eux, Li Jie, 45 ans, admiratif face à ces tissus brodés de fleurs de lys. « C’est au moins la sixième fois que je viens ici, avec toujours le même émerveillement. » On lui demande d’où il vient. Il regarde autour de lui et chuchote « Wuhan », soit la ville où le virus est né. Li Jie explique qu’il est physicien, salarié d’une entreprise danoise dont le gouvernement chinois est un client important. « Nous sommes arrivés il y a deux semaines avec ma femme et mon fils pour fêter le Nouvel An lunaire auprès de notre deuxième enfant. Elle a 18 ans et étudie à Poitiers. » Non seulement le vol retour de Li Jie est suspendu, mais sa ville est confinée. Impossible de s’en approcher. « Notre visa va bientôt expirer et nous ne pouvons plus rentrer à la maison. Je pense qu’il faudra rester par ici encore un ou deux mois. C’est un sentiment vraiment étrange. »

https://www.mediapart.fr/journal/international/050220/les-touristes-chinois-subissent-la-contagion-du-racisme

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