MEDIAPART – Aux confins de Pékin, la crainte du virus bouleverse le quotidien

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Au-delà du cinquième périphérique pékinois, le quartier de Pingguoyuan vit aussi au rythme de la paranoïa sanitaire. Visite guidée par un de ses résidents.

Le quartier de Pingguoyuan, arrondissement de Shijingshan, se réveille en silence. Depuis sa fenêtre, au seizième étage, monsieur Chen n’entend plus la musique tonitruante qui d’ordinaire accompagne les exercices de gym des écoliers, ni même l’hymne national, diffusé chaque lundi, dans la foulée.

Au terminus de la ligne 1, ce quartier à l’extrême ouest de Pékin, derrière le cinquième périphérique, à l’ombre des montagnes ocres, rassemble soixante-dix lotissements répartis sur 13,8 kilomètres carrés. Comme ailleurs dans la capitale, à cause de la contagion féroce du Coronavirus, ses 100 000 habitants subissent une surveillance sanitaire très étroite. Monsieur Chen, 72 ans, est ingénieur retraité d’une entreprise étatique de construction et vit dans un immeuble résidentiel bâti par son entreprise en 1999. Tous les issues annexes ont été scellées. Il n’a d’autre choix que d’emprunter les deux accès principaux, au nord et au sud, en exhibant un laissez-passer.

Ces entrées sont gardées par un policier à képi, un jeune soldat en survêtement et un retraité arborant le brassard rouge du volontaire civique. Le policier mesure la température à l’aide d’un thermomètre frontal et vérifie la validité des laissez-passer tandis que le volontaire badigeonne les mains de gel désinfectant. Le militaire observe les va-et-vient, impassible.

Les livreurs à triporteur électrique, comme tous les non-résidents, sont bannis. Les murs de dépôt de colis Alibaba et JD.com, trônant au pied des immeubles, ont été débranchés. Les marchandises s’échangent donc à travers les grilles ou sur le trottoir, en respectant au moins un mètre de distance entre le client et le professionnel. JD.com a privatisé des trottoirs avec des tapis et des parasols rouges, comme autant de lieux de retrait.

Professeur Chen sort trois fois par jour, pour faire quelques courses de légumes frais et tant pis si les prix du poivron et des pousses d’ail ont explosé, nous dit-il. L’ascenseur met des cure-dents à disposition pour ne pas avoir à toucher directement les boutons. L’épouse de monsieur Chen préfère rester à l’appartement et s’abreuver des informations de la Beijing TV. Elle consulte aussi Douyin, la version chinoise de TikTok, une plateforme sur lesquelles se succèdent les clips de propagande célébrant les renforts vers Wuhan ou burlesques, montrant des Chinois s’accommoder avec humour de leur confinement. Elle télécharge ses favorites pour les diffuser presque aussitôt dans son groupe WeChat familial.

Au rez-de-chaussée, les affiches austères se succèdent le long d’un couloir décati. L’une d’elles est signée du « Parti communiste du comité de voisinage numéro 1 de la résidence du Jardin de la mer ». Elle sollicite la vigilance, pour ne pas dire la délation. « Si vous-même ou un voisin que vous connaissez revient d’un séjour dans la province du Hubei [la plus touchée – ndlr] ou a été en contact avec des personnes en provenance du Hubei, prière de nous contacter au…. Ne sortez jamais sans masque, lavez-vous bien les mains au savon, n’allez surtout pas dans les lieux fréquentés, reposez-vous bien, mangez copieusement ! » Monsieur Chen a grandi dans la campagne pauvre du Hubei mais n’y est pas allé depuis novembre. Une cousine, qui réside comme lui à Pékin, a passé les festivités là-bas. « Sur sa porte, ils ont collé une grande affiche révélant son séjour. Elle ne risque pas de rentrer de sitôt… De toute façon, son village l’empêche de sortir. »

Dans ce vaste lotissement, tout tourne au ralenti. Les ouvriers migrants rentrés chez eux pendant le Nouvel An lunaire ne sont pas encore revenus et ont sans doute, pour beaucoup, basculé vers un emploi local. Originaire du Henan, province frontalière du Hubei, le chiffonnier du lotissement, qui récupère les bouteilles en plastique et les emballages en carton des riverains contre une poignée de yuans, n’est toujours pas réapparu. Le porteur de bonbonnes à eau n’a pas bougé, son dépôt est rempli mais il refuse de livrer à l’intérieur des appartements. L’infirmerie, où monsieur Chen fait renouveler ses ordonnances, ne reçoit plus que sur rendez-vous. Si un résident du quartier a de la fièvre, il doit d’abord se signaler auprès des volontaires civiques du comité de quartier – neuf numéros circulent pour ce seul lotissement – puis se rendre vers un hôpital approprié.

La station de métro la plus proche est ouverte, les bus menant vers les villages de Sangyu, Lingshui et Cuandixia se déplacent sans entrave. « Mais ils roulent à vide. Déjà parce qu’ils ne mesurent la température que dans le métro et pas dans le bus. Que les gens ont peur de la foule et que ces villages refusent les étrangers », nous dit-il.

Les troncs des platanes encerclant son immeuble ne sont pas épargnés par les instructions sanitaires : « Portez un masque, lavez-vous les mains souvent, ne vous rassemblez pas, stérilisez vos objets », peut-on lire sur l’un. « Motivez votre famille et vos voisins pour respecter les règles ! Les membres du Parti communiste devront montrer l’exemple ! », enjoint un autre.

Tous les commerces ordonnent aux clients d’avancer masqués. La pharmacie vend des bouteilles de liquide désinfectant à raison d’une par personne sur présentation de la carte d’identité. Le centre commercial de Xilongduo, jadis ouvert de 8 heures à 22 heures, ouvre deux heures plus tard et ferme quatre heures plus tôt. L’étage des restaurants est accessible sur réservation, celui des aires de jeu aussi. Tout y est désinfecté deux fois par jour, des plantes factices aux cabines d’essayage. Le vieux parc d’attractions de Shijingshan, aux tarifs dérisoires, est fermé depuis le 23 janvier.

Dans le quartier de Pingguoyuan à Pékin. © DRDans le quartier de Pingguoyuan à Pékin. © DR

Le lotissement doit son nom à son espace vert principal, le fameux « jardin de la mer », là où les mamies ont l’habitude de danser en ligne dès la tombée du jour et par tous les temps. Monsieur Chen aime y jouer au « xiangqi » – les échecs chinois – sur une table de béton, un petit poste de radio accroché à la ceinture, pour ne pas louper les informations. Là encore, morne plaine. Un écriteau du Parti fournit l’explication : « Afin de protéger la sécurité de tous les résidents de notre communauté, les lieux d’activités collectives comme le terrain de basket ou l’aire de tennis de table sont fermés jusqu’à nouvel ordre. Nous espérons que la majorité des amateurs de sports comprendront et coopéreront ! » 

Un autre, daté du 9 février, est moins magnanime : « Une personne présentant des symptômes de fièvre doit absolument se manifester. Toute personne qui refuse l’observation médicale, le confinement et d’autres mesures de contrôle et de prévention commet une violation de la sécurité publique et devra répondre de ses actes… » 

Masque bleu, bonnet pourpre et lunettes noires, Monsieur Chen aime de plus en plus échapper à toutes ces injonctions. Il arpente volontiers le nouveau quartier de la Convergence des Monts orientaux (Xishanhui), à une demi-heure de marche. Là-bas, aucun immeuble résidentiel, mais un amas de tours de bureaux blanches, propriété de l’ancien sidérurgiste étatique Shougang dont les hauts-fourneaux tout proches ont été reconvertis en village olympique à l’approche des prochains JO d’hiver.

En temps normal, Xishanhui grouille de salariés de start-up spécialisées dans la conception de jeux Android. Une boutique sans caissier leur vend à toute heure du jour et de la nuit des choux à la crème, des sushis en barquettes et du latte en gobelet. Un hélicoptère rouge, vissé au sol, trône près d’une fontaine, comme un totem. Une centaine d’oiseaux somnolent, confinés dans leur pigeonnier comme à l’époque des festivités des 70 ans de la République populaire de Chine, en octobre dernier. La balade s’achève et notre streaming WeChat aussi. Monsieur Chen s’apprête à ranger son smartphone. Et nous avertit, un brin pince-sans-rire : « Attention à la grippe américaine, j’ai appris qu’elle atteignait l’Europe. » 

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