MEDIAPART – Morgues et funérailles sous coronavirus: l’obsession d’une mort sans contact

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Les travailleurs funéraires exercent désormais avec d’infinies précautions, dans l’angoisse. Les curés, eux, s’interrogent sur le sens de cérémonies réduites à peau de chagrin.

Ce samedi après-midi en Alsace, avec trois de ses collègues, Sylvain, 32 ans, est allé porter un cercueil jusqu’à sa tombe. Le défunt était atteint du Covid-19. Tous portaient un costume noir, des gants de Latex mais pas de masque, « parce qu’on n’en a pas », dit Sylvain, à la fois porteur et assistant funéraire, au sens de l’écoute aigu. « Quand son épouse m’a appelé, cinq jours plus tôt, elle a précisé tout de suite qu’il était mort du coronavirus. En discutant, j’ai compris qu’elle n’avait pas vu son mari depuis quatre semaines. Il était parti en cure à une soixantaine de kilomètres et c’est là-bas qu’il est tombé malade et qu’il a été hospitalisé. On a dû aller le chercher à la morgue sans elle, car c’était trop risqué. La mise en bière a été immédiate. On l’a mis directement dans une housse mortuaire puis dans un cercueil fermé. »

 

Cimetière à Blois (Loir-et-Cher). © JPCimetière à Blois (Loir-et-Cher). © JP

 

L’agence de Sylvain, installée dans une commune de 7 000 habitants, a déjà enterré deux malades du coronavirus. Il y en aura d’autres. « Hier matin, j’ai pleuré au réveil. Je touche du bois pour qu’on n’enterre pas les gens à la chaîne, comme à Bergame en Italie. Certains disent qu’on est en guerre. Moi, je ne veux pas de cette guerre. » Sylvain a signé une pétition en ligne pour que tout le personnel funéraire – plus de 19 000 personnes – soit correctement doté en équipement de protection. Dimanche soir, elle avait rassemblé plus de 5 000 signatures.

Sur avis du Haut Conseil de la santé publique daté du 15 mars, les préfectures ont adressé une série de consignes aux sociétés de pompes funèbres. L’une d’elles les oblige à maintenir l’usage de leurs chambres funéraires tout en fermant les agences au public, sauf sur rendez-vous. Tous les travailleurs funéraires doivent continuer d’exercer, dans la mesure où ils fournissent « des services publics essentiels à la vie de la Nation ». Comme les soignants.

Pour eux, en revanche, aucun système de garde d’enfants n’a été envisagé. Les commerciaux, qui rédigent puis font signer les contrats obsèques après une bonne heure d’échange, peuvent difficilement opérer en télétravail. Les plus chanceux auront le droit à une barrière de Plexiglas. Les autres, encore plus exposés, s’inquiètent d’un matériel de protection qui ne vient pas. Leur absence de la liste des professions prioritaires pour recevoir des masques, qu’ils soient FFP2 ou chirurgicaux, contribue à une impression généralisée de manque de reconnaissance.

Charlie, 45 ans, est chauffeur-porteur dans une petite société d’assistance aux pompes funèbres de l’Indre. Il dit travailler « la boule au ventre », paniqué à l’idée d’être infecté et de transmettre le virus à sa famille en rentrant à la maison. Avec son fourgon gris, dont le coffre renferme encore une poignée de combinaisons, il récupère les morts dans les maisons de retraite et les domiciles. « Mais personne ne fait de test à domicile. Qui sait si la personne est porteuse du virus ou non ? On ne fonctionne que sur des suspicions. » À l’opérateur funéraire de placer lui-même le défunt dans une housse et d’y inscrire son nom à l’aide d’un marqueur. Depuis qu’il est possible pour les docteurs de déclarer un décès au moyen d’un formulaire en ligne, certains évitent même de se déplacer…

Comme tous ses collègues, Charlie est vacciné contre l’hépatite B. « On fait attention à tout mais on est impuissant face au manque d’équipement dont on a pourtant besoin tout le temps. D’habitude, je n’interviens jamais sans gant ni blouse mais avec la crise actuelle, les fournisseurs se tournent davantage vers les soignants. Ils nous rappellent que nous ne sommes pas prioritaires et ceux qui acceptent font exploser leurs prix ! On voudrait pouvoir se fournir à des tarifs raisonnables, sans être pris pour des jambons. »

Gaétan est chauffeur-porteur lui aussi. Dans le Doubs cette fois, et depuis vingt-quatre ans, pour 1 400 euros net par mois en comptant les astreintes de nuit, les week-ends et les toilettes mortuaires payées 10 euros… mais facturées 200 aux familles. Formé à tout, sa polyvalence est extrême : « J’assure la toilette, le déshabillage et l’habillage, le coiffage, le méchage des orifices, les ligatures de bouches, je conduis le corbillard et porte le cercueil jusqu’au lieu de culte. Je procède à l’inhumation comme à la dispersion des cendres. » Gaétan en veut surtout à l’avidité de son employeur, leader français des pompes funèbres et gestionnaire d’une cinquantaine de crématoriums, racheté par un fonds de pension canadien en 2017.

« Ce sont des financiers devenus propriétaires d’enseignes ayant pignon sur rue. J’estime qu’il leur appartient d’assurer notre protection, ils en ont largement les moyens et ne le font pas ! Ils n’ont pas d’autres soucis que les chiffres journaliers. Nous autres, petits collaborateurs, ne sommes absolument pas considérés actuellement, malgré les risques encourus. » Cet ouvrier funéraire, qui utilise un masque respiratoire à cartouche personnel, dénonce aussi le manque de bacs Dasri, ces poubelles jaunes prévues pour les déchets à risque infectieux.

«On est tenu d’enlever les pacemakers»

Dans le petit milieu des pompes funèbres, on s’indigne de certaines morgues hospitalières où les corps contaminés partagent les mêmes chambres froides que les corps sains, dont la prise en charge sera allégée. On s’interroge aussi sur la légitimité de certaines consignes récentes, tant elles varient d’un département, voire d’une commune à l’autre. « À Lorient, en cas de Covid-19, les porteurs doivent se déplacer dans des véhicules séparés ! », s’étonne, sur un forum, une conseillère funéraire aguerrie qui se demande aussi si elle doit répercuter ces changements sur son devis.

Un autre regrette que des municipalités refusent aux familles endeuillées par le coronavirus d’entrer dans leurs cimetières, même en comité restreint. Un flou juridique entoure enfin le thanatopracteur. Parce qu’il manipule les dépouilles, il dépend du ministère de la santé. Mais il s’astreint dans le même temps aux consignes contradictoires du ministère de l’intérieur…

« Aujourd’hui, le thanato n’a pas le droit d’effectuer le moindre soin de conservation sur une personne décédée du coronavirus, c’est mise en bière immédiate », explique Marie, travailleuse funéraire dans le Tarn et fille d’un marbrier réputé. « Dans le même temps, on est tenu d’enlever les pacemakers et les prothèses à pile ! Leurs piles au lithium explosent pendant la crémation ou polluent le sol si inhumation. Alors il faut y aller mais c’est très risqué puisque dans les douze premières heures, les bactéries, les charges virales se démultiplient. »

Combinaison jetable, masque FFP2, lunettes de protection, gants et charlotte : les thanatopracteurs manquent aussi cruellement d’EPI (équipement de protection d’individuelle), eux aussi. « Un corps mort est vecteur de maladies. C’est pour ça qu’on prend des précautions, coronavirus ou non. » Un autre sujet tracasse ces « passeurs de rive » : les informations inscrites sur le certificat de décès. Pensant bien faire, certains docteurs cochent « cercueil hermétique » quand seul le cercueil simple peut être incinéré. Et rien n’indique clairement que le corps est atteint du coronavirus, sauf la case « mise en bière immédiate », souvent signe d’un fort risque de contamination post-mortem. Les housses doublées sont alors appropriées…

Entouré de deux vicaires, Didier Marie, 40 ans, est le curé de la paroisse de Cellettes, dans le Loir-et-Cher. En temps normal, les jours de semaine, il célèbre les messes dans plusieurs Ehpad et parfois y effectue les derniers sacrements. Tout cela a disparu. Tous comme les baptêmes et les mariages. Deux enterrements sont prévus dans sa paroisse ces prochains jours : deux personnes âgées de plus de 90 ans. « Lors des premiers entretiens, on n’a pas parlé de la cause du décès. A priori, il n’était pas question de Covid-19. Mais les familles ont réclamé une cérémonie au cimetière plutôt qu’à l’église car c’est plus aéré. »

Après avoir asséné qu’il n’était pas raisonnable de se rendre à des enterrements, le premier ministre a précisé les nouvelles règles, lundi 23 mars, sur TF1 : « Au maximum une vingtaine de personnes », afin de « préserver l’humanité », tout de même, des obsèques. Mais le père Didier Marie bénira le cercueil fermé à l’eau bénite et pas question de partager son goupillon. « Les gens vont se signer mais ne toucheront pas le cercueil car si tout le monde le fait, ça peut devenir dangereux. » En dehors de son homélie, le curé envisage de porter un masque sauf s’il ressent une gêne en face de lui. « Les familles sont toujours affectées par la disparition d’un être cher, et désormais assommées par la complexité entraînée par l’épidémie. » Vidée de ses rites et de son public, la cérémonie va-t-elle permettre le deuil ? « Les mots aident à prendre conscience que celui qu’on aime est décédé, or c’est vrai que l’assemblée est désormais réduite : la famille proche est présente mais les cousins, les oncles et tantes, les amis se retrouvent exclus. À eux, je proposerai de les rappeler. »

Avec son mari, et après vingt années comme fleuriste en boutique, Séverine vient de lancer « Éternel Jardin », une petite entreprise de fleurissement et entretien de sépultures dans le Bas-Rhin. Son département est un foyer infectieux, les morts du coronavirus se succèdent et pourtant son activité a déjà cessé : elle n’est pas autorisée à pénétrer dans les cimetières, contrairement aux autres métiers du funéraire. Ses commandes de gerbes et de nettoyages ne sont pas arrivées, tant la perspective de rouvrir les cimetières et de lever le confinement semble improbable. « En revanche, j’ai le droit de livrer les pompes funèbres. Dommage que les Pays-Bas aient renoncé à nous fournir. » Ce pays produit 85 % des fleurs coupées vendues en France. « C’est triste de savoir que dans quelques jours, tant de personnes ne pourront pas se recueillir, nettoyer, fleurir la demeure de leurs proches décédés. Je ne serai utile qu’en restant chez moi. »

https://www.mediapart.fr/journal/france/240320/morgues-et-funerailles-sous-coronavirus-l-obsession-d-une-mort-sans-contact

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