«Il faut ramener de la convivialité»: face au Covid, des seniors refusent la retraite sociale

REPORTAGE – Médiapart
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L’épidémie chamboule la vie des seniors actifs, vulnérables mais pressés de profiter de leur retraite. Cours de danse, militantisme, bistrots… Du Var au Loir-et-Cher, beaucoup refusent de renoncer. 

Dans ce bistrot fréjusien du bord de mer, le retour du mistral nourrit les conversations d’une clientèle d’habitués plutôt âgés. Un jeune homme en tenue de chantier, sans masque, s’avance jusqu’au comptoir. Des regards réprobateurs l’assaillent de toutes parts : l’ouvrier remonte son maillot jusqu’au nez. Le taulier, agacé, avertit : « Moi je ne fais plus la police ! Qu’elle se débrouille ! Bon, qu’est-ce que tu veux, minot ? »

Chaque année pendant la saison touristique, de Fréjus-Plage au port Santa-Lucia de Saint-Raphaël, les seniors désertent les bars de la baie pour mieux les reconquérir dès septembre. En cette rentrée, en apparence, pas de changement : l’arabica du matin aux côtés des travailleurs de l’aube, ripeurs et balayeurs, est un antidote à l’assèchement de la vie sociale causé par l’obsession d’éviter le virus.

Fin septembre, à Saint-Raphaël (Var). © JPFin septembre, à Saint-Raphaël (Var). © JP

 

Adeline, 74 ans, a un rituel matinal qui consiste à gratter deux tickets de Bingo achetés chez le buraliste, tandis que son mari épluche Aujourd’hui en France. Ils sont assis côte à côte, chacun sa table, face à la mer, le FFP2 « bec de canard » sur le visage. Le SARS-CoV-2 a changé radicalement leurs habitudes sociales. « C’est simple, on ne va plus chez les gens et on ne les invite plus chez nous. On ne voit les amis qu’en terrasse de bar, au grand air, dit celle qui fut secrétaire de direction pendant 37 ans. C’était toujours la course tandis que mon mari, ouvrier-bitumier, ne rentrait qu’une fois par mois. »

À l’heure de la retraite, le couple a quitté Lyon pour emménager à Valescure (Var) dans une résidence entourée de pinèdes. « Cet été, ma fille est venue en vacances avec son adolescente. Elles ont vu les plages bondées et ont eu très peur, dit cette femme qui jamais ne sort sans masque ni gel. Mes précautions vont durer car il faudra du temps avant d’obtenir un vaccin fiable. » Chaque année, Adeline se vaccine contre la grippe. « Cette année, alors que je suis fumeuse, je n’ai même pas eu de bronchite, sans doute grâce au masque… »

Chemisette bleue assortie au bermuda, Pascal est chauffeur de bus pour une agence de voyages. Ses passagers sont retraités « à 90 % ». Lourdes, Lloret de Mar (Espagne), massif des Dolomites (Italie), etc., composent son itinéraire routier depuis vingt ans. Son dernier séjour remonte au mois de mars. Le voici en chômage partiel. Cette année, les seniors varois désertent les voyages organisés, les déplacements s’annulent à la chaîne.

« Les jeunes retraités ne voyagent plus en groupe, n’ont plus envie de se mélanger avec des inconnus. Ceux qui ont des sous optent pour le camping-car. » Si tout va bien, son prochain voyage aura lieu cette semaine. « J’emmènerai des randonneurs aux Cinq Terres [Italie – ndlr]. C’est un groupe constitué, qui se fréquente depuis longtemps. S’ils décident ensemble de ne pas porter le masque, de ne pas occuper un siège sur deux, de ne pas être disposés en quinconce, qu’est-ce que je ferai ? Absolument rien. Pas envie de déclencher une bagarre. »

Pour Louis Ploton, psychiatre et chercheur en gérontologie, un senior vigilant pour sa santé est prêt à tomber le masque pour ne pas risquer l’isolement social : « Spontanément, il est très insultant de porter un masque devant ses amis, ça veut dire que je m’en méfie comme des étrangers, cet étranger suspect qui amène le miasme. » Et de soulever cette contradiction : « On demande à son aide-ménagère de venir avec un masque et on ne le fera pas avec ses amis ou des membres de sa famille, quand bien même ces derniers interagissent avec l’extérieur et peuvent tout autant nous contaminer… Les aînés doivent aussi intégrer qu’ils servent de modèles, positifs ou négatifs, et qu’ils ont un devoir d’exemplarité. »

La Caisse mutuelle complémentaire d’action sociale (CMCAS) du Var, qui chapeaute les œuvres sociales d’EDF et de l’ex-GDF dans le département, dispose à Saint-Raphaël d’un vaste camping réservé aux agents, des bungalows de toile cirée jaune et turquoise restés fermés cet été, par précaution.

Hors saison, c’est aussi un lieu de sociabilité ouvert aux 170 retraités de l’électricité et du gaz recensés dans les environs. Ce mercredi 23 septembre se tient leur assemblée générale. La salle est pleine, masquée. Les fenêtres sont grandes ouvertes. On vote à main levée sur les activités à venir. Faut-il maintenir la fête des pensionnés ? La distribution à domicile des colis de Noël pour les plus de 80 ans ? Le concert de Louis Chedid du 10 novembre et les pots de l’amitié ? Oui unanime : ici, on ne mégote pas avec le « présentiel ».

Laurent Pojaghi, élu CGT et président de la CMCAS de Toulon, explique vouloir préserver la santé des bénéficiaires en « restant toujours dans les clous », sans abîmer ce qui leur est fondamental : l’entraide. « On a passé 2 600 appels pendant le confinement, auprès de retraités de 65 à plus de 80 ans. Pour voir comment ça allait, rompre la solitude, repérer des besoins éventuels, financiers ou en termes de dépendance. » Son bilan : « Il nous est apparu un danger encore plus grave que le Covid : l’isolement qu’il a créé. »

Cette réunion aura permis de dépoussiérer un dispositif de soutien intergénérationnel : les jeunes retraités se portent volontaires pour rendre visite aux plus anciens ou servent de chauffeurs aux enfants des actifs, à l’occasion d’une compétition sportive par exemple. Un homme se lève : « Moi je vis dans l’arrière-pays. Qui ira me chercher pour aller jouer aux boules ? »

Un spectacle clôt la réunion : trois danseurs lyonnais bondissent et s’enlacent pendant quarante minutes, comme s’ils jouaient avec la mort, devant une audience… libérée. L’angoisse s’est envolée. Le pot de l’amitié qui succède exhale même un parfum de lutte sociale : les néo-retraités enragent contre le futur projet Hercule visant à découper EDF en conservant publiques la production d’énergie nucléaire et le transport du courant…, tout en privatisant sa commercialisation et la production des énergies vertes.

« Nationaliser les pertes, privatiser les profits », résume un ancien, qui appelle à la mobilisation générale en s’inspirant des grandes grèves d’antan. L’assemblée avait-elle médité ce conseil du géro-psychiatre Louis Ploton : « Si un senior est morose, racontez-lui vos soucis. Cela le met en position avantageuse de remonter le moral de l’autre, c’est très valorisant » ?

On quitte le bord de mer azuréen pour une guinguette du Loir-et-Cher. Une ultime demande de bal, dimanche 27 septembre, pour clore la saison, a été refusée par la préfecture à la patronne de La Guinguette des Îles de Trôo, à Montoire-sur-le-Loir. « Nos clients nous téléphonaient constamment pour connaître la réponse, raconte Catherine Chevais. Ils n’auront donc pas dansé de l’année. Vous imaginez leur frustration. » Même scénario pour la cafétéria du Cora de Villebarou, près de Blois, qui rassemblait jusqu’en mars près de 200 danseurs deux après-midi par mois, pour l’amour du paso doble et de la bachata.

Danse au Carroir, à La Chaussée-Saint-Victor (Loir-et-Cher). © JPDanse au Carroir, à La Chaussée-Saint-Victor (Loir-et-Cher). © JP

 

Dans la belle salle du Carroir de La Chaussée-Saint-Victor (Loir-et-Cher), on apprend encore le rock sur le tube We could have had it all, de la chanteuse Adèle. « La danseuse est une fleur, le cavalier est un vase, la jolie fleur grandit dans le vase », lance Frédéric, le professeur à visière, à ses huit couples masqués.

La mairie a rouvert sa salle de danse en septembre, après six mois de diète. L’école de danse associative qui l’occupe, plébiscitée par des couples sexagénaires et au-delà, a vu son nombre d’adhérents chuter de 30 % en cette rentrée, malgré les précautions prises : distribution de gel par une bénévole à l’entrée, masques, espace important entre chaque binôme et interdiction de permuter les cavaliers.

Frédéric : « Ils se disent peut-être que ça ne vaut pas le coup d’apprendre à danser puisqu’ils ne pourront pas mettre leurs connaissances en pratique, faute de dancings. » Martine, sa partenaire : « Ils ont sans doute un peu peur aussi. En revanche, ceux qui dansaient ici l’an dernier sont tous revenus. »

Le président, Jean-Marie Péchard, croise les doigts pour que le Loir-et-Cher ne passe pas en zone d’alerte, ce qui conduirait le préfet à faire fermer les salles de sport. « En attendant, il faut ramener de la convivialité. Avec une soirée d’entraînement en plus par mois… sans pot ni repas, mais chacun pourra se retrouver. »

Un peu plus loin, le camping municipal de la Grosse Grève, à Chaumont-sur-Loire (Loir-et-Cher), accueille ses derniers visiteurs : il fermera le 5 octobre. Le retraité Philippe Larose, alias Fifi, ancien ouvrier de l’usine Renault MCA de Maubeuge (Nord), guette les visages familiers depuis sa caravane installée à côté d’un écriteau « Camping » visible depuis la départementale. « Chaque année, je plante des tomates sous ce panneau. Là, je n’y ai mis que du persil, le camping n’ayant ouvert qu’en juin. »Mal à l’aise avec le port du masque, Fifi n’est presque pas sorti de l’été, sauf pour rejoindre les sanitaires ou le supermarché.

Son emplacement est devenu au fil des semaines un bistrot d’appoint où ses amis, retraités comme lui, se présentent pour l’apéro, chacun leur tour. « Mais on ne parle plus de politique, on ne débat plus pour savoir si la gauche fait mieux que la droite ou inversement. » L’heure est au doute à l’égard des médias comme des autorités. « Maintenant, c’est : est-ce qu’on nous ment ou pas ? Est-ce qu’il y a un plan caché derrière tout ça ? », résume Philippe.

À l’accueil, la réceptionniste décrit une nouvelle clientèle : « Ce sont de jeunes retraités, ils viennent de s’offrir un camping-car, neuf ou d’occasion, et souhaitent le tester ici, dans les vraies conditions. » Quand, derrière sa paroi de Plexiglas, elle leur dresse la liste des précautions sanitaires, la plupart haussent les épaules. « Ils disent qu’ils n’y croient pas, qu’en fin de compte, on ne peut pas mourir de ce machin, que le masque ne sert à rien. Comme s’ils avaient oublié tous ces hôpitaux saturés au printemps. »

 

 

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