« Quand Saint-Jul’ fermera, ça fera très mal » : l’inquiétude des salariés de l’usine Daher, en Loir-et-Cher

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REPORTAGE La France en crise | L’usine de l’équipementier aéronautique Daher de Saint-Julien-de-Chédon, avec 304 salariés en CDI, cessera d’exister d’ici à 2022. Un cataclysme pour une commune rurale de 773 habitants.

Comme chaque midi, Stéphanie sort du Carrefour Market avec une salade de pâtes et une bouteille d’eau. Depuis cet été, un sticker noir « Non à la fermeture de Saint-Julien » recouvre le logo Daher cousu sur sa veste polaire.

La quinquagénaire, embauchée en 2000, a été la première femme de son usine à faire les trois-huit. « J’étais à la découpe de tissus, du Plexi puis de la fibre carbone et je gagnais très bien ma vie. » Mais une blessure à l’épaule la conduit à reprendre des horaires classiques. Un coup dur alors qu’elle vient d’acheter une maison : « Mon salaire a baissé, j’ai frôlé le surendettement. Je devais faire attention à tout. » Après vingt ans d’ancienneté, Stéphanie gagne 1 600 euros net, sans compter le treizième mois. « Quand Saint-Julien fermera, parce qu’il faut pas rêver, ça fera très mal. J’ai pas fini de payer ma maison, mes parents sont âgés… Impossible de déménager. »

En annonçant le 25 juin vouloir restructurer ses sites de production pour lutter contre une surcapacité industrielle, l’équipementier aéronautique Daher a acté son départ de Saint-Julien-de-Chédon (Loir-et-Cher), sous deux ans.

C’est à « Saint-Jul’ » que sont produits des pièces de moteur pour l’A350, des carénages pour Airbus Helicopters et des morceaux de jets privés Gulfstream. Le tout en matériaux composites. « Et on se débarrasse dans la foulée d’un bureau d’études stratégique, là où naissent nos prototypes, là où les ouvriers montent sans crainte pour soumettre des idées, explique un cadre qui, comme nombre de ses collègues inquiets, préfère l’anonymat. Daher promet de le dupliquer à Nantes. Mais ça nous a pris quinze ans pour créer un tel écosystème ! En voulant faire des économies, ils prennent un gros risque. »

« Daher nous tue »

Les premiers effets économiques et sociaux de la crise sanitaire se font sentir : tous les intérimaires ont déjà disparu de l’usine et le chômage partiel s’applique plus ou moins fortement selon les ateliers. Sur les 304 postes en CDI, il est prévu d’en supprimer 50 au premier semestre 2021. Puis s’opérera le transfert d’environ 80 salariés vers les sites Daher de Tarbes et de Nantes.

A titre exemple, sur les six postes d’opérateurs ultrasons de Saint-Julien, chargés de déceler la moindre aspérité dans les matériaux, quatre seront supprimés et deux délocalisés. Sur les grilles de l’usine bordant la D976 qui relie Tours à Vierzon (Cher), des draps tagués sont étalés. On y lit : « Daher nous tue »« Daher en rêvait, le Covid l’a fait ».

L’équipementier aéronautique s’est toutefois engagé à trouver un repreneur pour l’usine de Saint-Julien, en lui laissant des machines et avec l’espoir que le nouvel arrivant conserve un noyau d’au moins cinquante salariés. Le cabinet EY est chargé de trouver cette perle rare, avec une rémunération en fonction du nombre d’emplois sauvés.

De longues réunions entre syndicats et direction s’enchaînent actuellement au siège opérationnel du groupe, à Orly (Val-de-Marne). Les salariés devaient débrayer mardi 29 septembre toute la journée, une première dans l’histoire du site. Les conditions de licenciement et de mobilité seront, normalement, arrêtées à la fin octobre, avant leur validation par l’inspection du travail. Les salariés auront ensuite à se positionner rapidement.

Des salariés de l’usine Daher de Saint-Julien-de-Chédon (Loir-et-Cher), le 13 septembre.
Des salariés de l’usine Daher de Saint-Julien-de-Chédon (Loir-et-Cher), le 13 septembre. Nicolas Wietrich pour «Le Monde»

« On nous parle de quinze jours pour prendre des décisions de vie ! »,se lamente un employé qui n’entend pas déménager à Nantes malgré les attraits de cette ville. « Ici, dans cette campagne du Loir-et-Cher, ça gagne peu mais je consacre à peine 20 % de mon salaire au logement. Et si je mets ma maison en vente, qui l’achètera ? Qui osera venir s’installer ici ? »

L’usine Daher de Saint-Julien-de-Chédon n’est de fait pas le seul site du bassin à être malmené. La commune mitoyenne de Montrichard dispose, sur ses hauteurs, d’un autre petit site Daher de fabrication de « shelters ». Ces conteneurs ultra-sécurisés servent, notamment, à protéger les missiles stockés dans les cales de porte-avions. Il est prévu que plusieurs salariés de Montrichard perdent leur emploi au profit de collègues de Saint-Julien, selon leur positionnement sur une grille de critères parmi lesquels figurent les compétences, l’ancienneté et la composition du foyer. « C’est un processus évolutif très encadré par le dialogue social », assure la direction.

Parallèlement, des salariés de Saint-Jul’ témoignent du cas de ces conjoints travaillant dans l’hôtellerie ou l’assurance, tout juste licenciés. Sans oublier qu’à Montrichard, une usine du spécialiste de l’homéopathie Boiron, qui emploie 70 salariés, a annoncé sa fermeture pour la fin 2021. « Heureusement », soufflent certains, CDM, maroquinier sous-traitant de Louis Vuitton, également installé à Montrichard, tient bon.

« Une décision très difficile »

Saint-Jul’ a permis au logisticien Daher (racheté en 1999 au groupe Lhotellier) – un « pousse-palettes » diront les anciens – d’intégrer le cercle prisé des industriels de l’aviation civile et militaire, et à son fondateur, Patrick Daher, de siéger au conseil du puissant Gifas (Groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales), aux côtés des Safran, Thales et Dassault.

Pendant ce temps, des ingénieurs et chefs d’ateliers de Saint-Julien parcouraient la planète pour former des sous-traitants ou ouvrir de nouveaux sites, comme au Maroc en 2001 puis en 2016, répondant ainsi aux injonctions des donneurs d’ordres de réduire leurs coûts de production.

Les salariés ont senti le vent tourner quand des cadres de l’automobile ont été nommés aux postes clés, à la place de spécialistes de l’aéronautique. « Le composite, c’est travailler de la matière, emmener la fibre où on veut, en suivant des cotes… pas juste serrer des boulons », ironise un drapeur, affecté à la superposition des couches de tissus sur les moules. « Quand je reçois une pièce des drapeurs, je la fraise, je la détoure, j’y mets de l’accastillage, c’est jamais sur les mêmes pièces, les plans sont complexes, il faut être très consciencieux », renchérit un ajusteur.

« C’est une décision très difficile sur le plan humain, contre nature pour un groupe familial comme Daher qui cherche à grandir depuis vingt-cinq ans. Mais c’est la survie du groupe qui est en jeu », écrivait Sylvain Ruellé, directeur du développement industriel chez Daher, dans une de ses récentes lettres adressées au maire de Saint-Julien-de-Chédon, Michel Leplard (sans étiquette). L’élu transmet systématiquement les missives à ses administrés, parmi lesquels une trentaine de familles dont un ou plusieurs membres travaillent dans l’usine menacée.

L’usine Daher, à Saint-Julien-de-Chédon, qui devrait fermer ses portes en 2022.
L’usine Daher, à Saint-Julien-de-Chédon, qui devrait fermer ses portes en 2022. Nicolas Wietrich pour «Le Monde»

« C’est un groupe familial puisque les actionnaires sont de la même famille, mais ici, leur contribution citoyenne se limite à un encart publicitaire de 30 euros dans la gazette communale », note le premier édile. Quand Storengy, gros stockeur de gaz naturel situé à une trentaine de kilomètres, finance pour sa part plusieurs rencontres sportives et culturelles. « Si jamais ça ferme totalement, s’il n’y a pas de repreneur, ça sera catastrophique. En tant que maire, on a encore envie de développer des équipements, pas de se contenter de gérer le cimetière », poursuit M. Leplard.

Dans le village voisin, Faverolles-sur-Cher, le maire Bernard Girault (sans étiquette) est, comme deux de ses conseillers municipaux, un ex-ouvrier Daher, menuisier de formation. Ses épais avant-bras témoignent d’un demi-siècle de labeur. M. Girault a connu l’épopée Lhotellier puis la gestion de Daher, dont le chiffre d’affaires dépassait le milliard d’euros en 2019, pour la quatrième année d’affilée, avant de s’effondrer cette année.

« Lhotellier, c’est familial, Daher, faut que les sous rentrent. Et si ça rentre pas, on ferme la boutique… », résume-t-il. L’édile se demande s’il arrivera à trouver des jeunes couples pour ses terrains fraîchement viabilisés. « Il y aura moins de chantiers, moins de gamins à l’école. »Récemment, un peintre de chez Daher l’a abordé pour savoir s’il cherchait un agent communal. « Ça m’a rendu triste… Et vous saviez que Philippe Lhotellier n’avait même pas été prévenu par son successeur de la fermeture de l’usine ? »

La nostalgie de l’époque Lhotellier

L’amertume générale est aussi forte que la nostalgie éprouvée pour la famille Lhotellier, arrivée en terre paysanne en 1941 et qui apporta la culture industrielle. « La viticulture se mécanisait et n’avait plus besoin de tous ses bras. Nous absorbions les excédents », se rappelle Philippe Lhotellier.

Fils de Lucien, le fondateur qui dispose d’une rue à son nom, M. Lhotellier, 82 ans, occupe un bureau près de l’usine. C’est là, sur les rives du Cher, dans une belle maison en tuffeau, qu’il épluche la presse locale et nationale ou égrène des souvenirs glorieux à ses visiteurs, comme cette commande de 600 000 carcasses composites de Famas, l’ancien fusil d’assaut de l’armée française, ou la conception d’écrins pour équipements d’avions à réaction.

« On a formé des hommes pour qu’ils soient fiers de leur métier. Pourquoi pensez-vous qu’on organisait des portes ouvertes ? C’était pour faire venir les familles, pour que les enfants aient les yeux qui brillent ! » Lhotellier est resté au conseil d’administration de Daher jusqu’en 2009 et racheta, en 2002, son unité de production de revêtement antiadhérent pour moules de boulangerie industrielle dont M. Daher souhaitait se séparer pour libérer de l’espace à Saint-Julien. « Je l’ai installée à Contres, 25 kilomètres plus haut, on a doublé l’effectif et des Hollandais ont repris le tout avec succès. »

Dans son ascension, M. Lhotellier avait pu compter sur Bernard Schillewaert, directeur de la branche aéronautique et défense chez Daher jusqu’en 2007, toujours installé à Saint-Julien. L’une de ses obsessions fut de maintenir l’afflux d’ingénieurs. « Dans les années 2000, c’était aussi difficile que de trouver des médecins aujourd’hui. En vingt ans, j’en ai fait entrer une cinquantaine. Des gars au top qui parlaient le même langage que leurs homologues d’Eurocopter ou d’Airbus. »

Aujourd’hui, l’ancien responsable qualité des sites Daher, Christian Beaudouin, attend un sursaut : « Allez annoncer un PSE [plan de sauvegarde de l’emploi] à Tarbes et vous ne franchirez pas le portail, ils l’auront déjà soudé. Saint-Julien doit se montrer plus combatif qu’aujourd’hui. » M. Beaudouin ne veut pas d’affrontement mais une nouvelle dynamique, où chaque acteur du territoire retrousserait ses manches : « Quand je vois des usines s’engouffrer dans le paramédical ou le nautisme, je me dis que des secteurs ont encore de l’avenir et qu’il faut y croire à fond. »

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