Je n’ai ni son talent, ni son flegme, ni son expertise de la Chine. Mais en dévorant les pages du dernier livre du correspondant “Environnement” du Guardian en Chine, Jonathan Watts, dans lequel il narre ses rencontres, les conditions de ses reportages, ses découvertes et ses désillusions chinoises, j’ai une envie nocturne d’écrire. Ecrire quoi?
Peut-être ce qui fait le sel d’un reportage, d’un voyage à travers la Chine: les à-côtés qui rendent toujours le boulot de correspondant en Chine particulièrement cocasse: incompréhensions, intimidations, arrestations, découvertes. Soit les galères pour se rendre d’un point A à un point B, ou même toutes celles pour quitter le point B . Ces choses hors sujet d’un article calibré (et rémunéré) au feuillet mais toujours vivement recherchées.
Prenons un exemple ! A l’approche du sommet de Copenhague, je partais à la recherche de figures de l’écologie en Chine. Des universitaires, avocats, militants, bénévoles, lobbyistes désireux de faire bouger leur société. Ils vivent pour la plupart dans les grandes villes, où sont réunis les décideurs, les mécènes, les médias. Mais leur action est en dehors des grandes mégolopoles, là ou désertification, pollution des rivières, déforestation affectent les populations démunies ou la biodiversité.
Dans la préparation de ce casting des figures vertes de la société chinoise, j’ai sondé mes contacts. Autour d’un bon canard laqué, plusieurs amis chinois m’ont dressé le portrait d’une dame courageuse ayant créé la première ong écolo “Global Village”. Présentée comme une “Heroe of the Environnement 2009″ par le Time magazine, cette philosophe de 55 ans est aussi la productrice d’une émission populaire sur l’écologie en Chine, genre “apprenez les gestes qui sauvent la planète”. Elle s’est en outre fait remarquer avec sa campagne médiatique +1, dans laquelle elle appelait les Chinois, grands adeptes de l’air climatisé, à pousser d’un degré la température, pour économiser de l’énergie, que l’on sait principalement produite à partir du charbon, grand émetteur de C02.
Mais depuis le terrible tremblement de terre du Sichuan – 90 000 morts et des centaines de milliers de familles déplacées – la diva aurait mis de côté ses actions médiatiques pour se lancer à bras le corps dans la reconstruction d’un village de sinistrés du Sichuan, mais cette fois ci de manière écologique. Objectif: utiliser le bois mort pour reconstruire, enseigner aux paysans l’agriculture bio, mieux utiliser les énergies renouvelables. Un village modèle en quelque sorte, dont pourraient s’inspirer bien d’autres.
Le rendez-vous est fixé dans le Sichuan. Dans la camionnette qui nous emmène de Chengdu – capitale de la province – jusqu’à son village, j’assiste au défilé des maisons de poupées, aux murs multicolores et jardinet cloturé. Ce sont les nouvelles maisons de sinistrés et autant de villages potemkine balisant la route vers la cité écologique de Sheri Liao. A bord de la camionnette, trois hommes d’affaires visiblement et un étudiant “volontaire”. “Ici, pour un km de macadam, c’est 1500 000 yuans même si il en faudra vingt fois moins pour le réaliser” explique l’un des hommes d’affaires. Cet ancien publicitaire de Shanghai s’est lancé dans la construction de routes dans les régions ravagées par les catastrophes naturelles. “Même si on arrose tous les officiels, c’est bien plus lucratif”.

Nous arrivons jusqu’au village, après trois heures de routes tortueuses, collés au cul des bétonneuses. Il faut d’abord rejoindre le QG de Sheri Liao: la plus grosse bâtisse du village. En entrant, on est surpris par l’aménagement intérieur. A gauche, une salle de presse sophistiquée avec ordinateurs, connection internet haut débit, écran géant et table de réunion. D’ailleurs, ce jour là, les volontaires de Global Village tiennent leurs comptes avec un rétroprojecteur… “La venue d’un expert en recyclage 1000 yuans par jour, un professeur agronome 1500 yuans”. A Daping, l’altruisme vert des amis de Sheri Liao n’a pas de prix !
A côté de cette salle de presse, se trouve un salon de thé encerclé de photos des huiles du gouvernement central et des couvertures de magazines chinois ou étrangers sur lesquelles figure notre courageuse militante. A droite, une salle encore plus cosy, truffée de confortables fauteuils de satin, pour y fumer le cigare. D’une chambre, plusieurs trois jeunes filles. Apparemment, elles ne sont pas du coin: leurs Casquette Gucci et sac Chloé contrastent avec les vieilles bottes en caoutchouc qu’elles vont devoir enfiler pour remplir leur mission de l’après midi. Car ce sont les attachées de presse de la diva, chargées d’escorter les journalistes chinois ou étrangers. Où est Sheri? En train de s’engueuler avec des villageois (On saura plus tard qu’ils venaient réclamer plus d’argent pour leur travail). Mais avant de découvrir son fameux village écologique en sa compagnie, je suis invité à regarder un petit film. Images au ralenti, musique pompeuse, slogans élogieux: il s’agit d’un documentaire à la gloire de la militante écolo. Pour une femme qui dit se distancer de l’héritage de Mao: domestiquer la nature, la contrôler, je la trouve à l’aise avec les outils de propagande communiste.
Alors seulement je suis invité à visiter le village, soulagé d’entamer enfin cette petite randonnée, mais avec le sentiment d’être installé sur un manège de parc d’attractions, où le long du parcours, on me laissera admirer des petits bonhommes mécanique scier une bûche, ferrer un âne, une pipe à la bouche. “Sheri Liao ne va pas tarder à vous rejoindre”. En effet, nous sommes doublés par une camionnette blanche qui nous asperge de boue en roulant sur les flaques. C’est la diva qui ne se déplace qu’en voiture, même pour des petites distances. Le troupeau est prié de marcher plus vite pour ne pas la faire attendre trop longtemps en haut de la montagne. Mais chaque halte est l’occasion de saluer les habitants affairés à poncer, raboter des planches pour faire un toit, un mur. “Cet immense châlet, c’est le futur hôpital de campagne, c’est Jet Li qui a tout payé” précise l’attaché de presse, tout sourire. “Si vous voulez bien me suivre”…

Dans un coquet châlet, décorées de peintures artisanales, une quinzaine de femmes s’activent. Elles ont renoncé à l’agriculture, dans ces champs en pente désormais menacés par le moindre glissement de terrain. Les voici couturières: elles fabriquent des mouchoirs en tissu portant les initiales GV pour Global Village, l’ong de Sheri Liao. Drole de système que ce village où paysans sont assistés, touchent un revenu mensuel de l’association, consomment désormais plus dans leur grande maison dont les déchets ménagers en plastique s’accumulent tout autour.

Car derrière ces maisons modèles, la machine à laver toute neuve déverse ses eaux usées directement dans la rivière. La cuisinière, censée fonctionner au gaz généré par les déchets, sommeille sous les toiles d’araignées. Au bord du chemin, nous découvrons des poubelles de tri sélectif anachroniques. En rentrant au GQ, je demande une petite mise au point avec Sheri Liao. Dans sa grande bonté, elle m’accordera une demi heure, montre en main. Elle finit par lâcher le mot “touristique”. Son village sera clairement une destination touristique, un parc pour les urbains qui viendront admirer ces braves paysans vivant à l’ancienne, en “harmonie” avec la nature. Une attachée de presse vient clore la discussion. Comme tout bon apparatchik, Sheri Liao demandera (en vain) une relecture de papier avant publication. On nous remet aussi un dvd rempli de photos libre de droits et de virus, qui achèveront mon disque dur externe.
Il est tard et plus aucun véhicule ne circule dans la montagne. Nous trouvons finalement un chauffeur pour nous descendre jusqu’à Pengzhou: 250 yuans! Un prix exhorbitant dans une camionnette remplie de légumes: c’est le cuisinier. Arrivée en bas, nous aussi devenons des marchandises. Le jeune chauffeur s’arrête au milieu de la route et nous transvase dans un autre véhicule. Nous avons simplement été vendus à un autre chauffeur qui terminera la course pour une poignée de yuans. J’espère au moins que nous lui avons permis de faire une bonne affaire.
Au final, bilan très mitigé pour un reportage écolo. Je repartirai le lendemain matin pour une mine de charbon.