MEDIAPART – Reportage – Les touristes chinois subissent la contagion du racisme

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Les châteaux de la Loire sont prisés des touristes chinois. Solitaires ou en groupes, ces derniers subissent à leur manière les peurs provoquées par le coronavirus.

À l’une des billetteries du château de Chambord, près d’une étagère remplie de tablettes chinoises dites « Histopads », une réceptionniste nous confie : « Pour vous dire un peu l’ambiance, ce matin, j’ai reçu l’appel d’une accompagnatrice de touristes américains. Elle me demandait à quelle heure elle risquait de croiser des Chinois, pour mieux les éviter. » De leur côté, des agents de sécurité échangent volontiers avec les visiteurs pour rendre les procédures de fouille moins intrusives. « Des Chinois disent qu’ils ne savent pas s’ils vont pouvoir rentrer chez eux. Ils se sentent un peu perdus », explique Cécilie de Saint-Venant, chargée de la communication. « À ce jour, seul un groupe de touristes chinois a annulé sa venue », dit-elle, avant de nous décrire cette note du ministère de la culture reçue récemment sur les précautions à prendre avec les visiteurs : « Ce sont des recommandations légères comme se laver les mains régulièrement… Les Chinois sont nos amis, Chambord est jumelé avec le Palais d’été [de Pékin – ndlr], il n’est pas question de les accueillir différemment. »

Hu Qiang, 31 ans, est assis sur un banc de bois, dans un recoin de la cour pavée. Il s’est offert un voyage en amoureux après avoir découvert la France douze ans plutôt, lors d’un voyage de groupe avec ses parents. Son couple est arrivé de Shanghai il y a quatre jours, avec la compagnie China Eastern Airlines. Leur chance est de ne pas avoir voyagé avec Air France dont les vols sont suspendus depuis le 30 janvier. Ils repartiront dans trois jours. Pour ne pas inquiéter, le jeune homme a choisi d’enlever son masque, inévitable en Chine. « En allumant la télé de l’hôtel le premier soir, j’ai eu l’impression que vous ne parliez que de ça, que vous aimiez vous faire peur. Mais vous, vous en pensez quoi de ce virus, c’est si dramatique ? À l’époque du Sras [Syndrome respiratoire aigu sévère, en 2002-2003 – ndlr], il n’y avait pas de réseaux sociaux. Est-ce qu’on en parlait autant ? J’ai lu que la grippe saisonnière avait déjà tué bien plus d’Américains cet hiver. » Le 25 janvier, le Centre pour le contrôle des maladies (CDC) estimait, sur le sol américain, à 180 000 minimum le nombre d’hospitalisations liées à la grippe depuis le 1er octobre, et à 10 000 au moins le nombre de décès. Hu Qiang nous salue en rejoignant son épouse puis revient en tendant la main. « On peut encore faire ça, non ? »

Des touristes asiatiques devant le château de Chambord. © JPDes touristes asiatiques devant le château de Chambord. © JP

 

Zhou Yuzhe, 31 ans, habite depuis dix ans en région parisienne. Il conseille les industriels chinois du secteur automobile, aujourd’hui très investis sur le marché hexagonal. Son français est parfait, presque sans accent. Ses parents sont de passage en France et déambulent masqués le long de l’escalier à double révolution. « Ils sont enseignants à Shanghai et en vacances à mes côtés depuis le 18 janvier. Je lis sur Internet que des Chinois subissent des discriminations. Hier, nous étions à Paris, à circuler sur la ligne 1 du métro, à l’heure de pointe. Notre voiture était vide, les autres pleines. J’ose imaginer que c’est une coïncidence… »

 

Au château de Chambord. © JPAu château de Chambord. © JP

 

Nous croisons une palanquée de jeunes couples un peu craintifs. Ils ont des visages de « wanghong », ces entrepreneurs à la peau nacrée, qui vendent du prêt-à-porter en ligne, sur leurs chaînes de streaming vidéo. On nous oriente vers leur guide. « Rassurez-vous, ce sont des touristes taiwanais, dit-il, pince-sans-rire. Mais on suit exactement le même parcours que les touristes chinois, on va dans les mêmes restaurants par exemple. » Il dégaine son smartphone et ouvre l’application WeChat. « Je suis inscrit sur un groupe de professionnels. On s’échange beaucoup d’informations. Les bons plans et les coins à éviter. Actuellement, deux gros restaurants, l’un à Paris l’autre à Chamonix ont déjà fait savoir qu’ils refusaient les touristes chinois à cause du virus. C’est tellement débile. »

Au pied de la tour des Minimes du château d’Amboise, par un vent glacé mais sous un ciel azur, nous faisons connaissance avec Yibo, accompagné d’un ami et de sa fille adolescente. Lui raconte qu’il travaille en France depuis onze ans, comme cadre d’un gros industriel chinois dont le showroom est à Paris et l’usine d’assemblage en Bourgogne. L’autre jour, ses collègues français lui ont demandé de prendre des congés. « Alors que je ne suis pas allé en Chine depuis deux ans ! “Ce n’est pas du racisme”, assurent-ils. Ils me disent qu’il faut les comprendre, qu’ils ont des enfants en bas âge. Je préfère prendre ça avec philosophie. » Yibo en a profité pour servir de guide à son ami chinois de passage en Europe. Son histoire est tout aussi surprenante et symptomatique de la psychose ambiante. « Comme il est fonctionnaire, il ne pouvait pas prendre de longs congés, il n’avait qu’une semaine. Il devait donc rejoindre un groupe de touristes chinois arrivés en Europe trois jours plus tôt. Mais figurez-vous que ces derniers n’ont pas voulu d’eux, estimant qu’ils pouvaient être contaminés ! Leur guide m’a demandé exceptionnellement de les prendre en charge. » Yibo a aussi une pensée pour ses collègues de bureau chinois, rentrés au pays et dont les congés ont été prolongés. « Je me demande comment ils seront accueillis à leur retour ici. »

« Nous, les guides, on leur dit de faire comme s’ils ne comprenaient pas »

À Chenonceau, 11 kilomètres plus loin, les bouteilles bleues de gel désinfectant ont fait leur apparition aux guichets. La directrice de la communication Caroline Darrasse l’assure : « Nous n’avons pas encore enregistré d’annulation de groupe, mais des journalistes chinois qui devaient filmer ici se sont décommandés. Et nous avons aussi annulé la participation à un événement promotionnel en Chine organisé par Atout France, l’agence nationale de développement touristique. » Devant la caisse, un homme trapu sort une petite liasse de billets pour régler vingt-six entrées. Munis de leurs tickets, ces visiteurs originaires du Sichuan se précipitent vers l’allée de terre menant au château. « Ce sont un peu mes enfants », commente Christophe, 62 ans, fils d’un Chinois et d’une Vietnamienne, et guide-accompagnateur depuis un quart de siècle. En ce moment, Christophe se rend huit fois par mois dans les châteaux de la Loire, autant au mont Saint-Michel. « Je fais ce boulot depuis 1994. En ce moment à Paris, dès l’aéroport, j’observe des gens qui se mettent la main sur le visage quand mes groupes les approchent. Hier, un patron de restaurant nous a demandé de débarquer avant 18 heures pour ne pas croiser les autres clients… Mais en Italie, c’est bien pire. Là-bas, certains écrivent carrément “Interdit aux Chinois” sur leurs portes. »

Ce fut le cas à Rome, dans un restaurant proche de la fontaine de Trevi, via Del Lavatore. L’affichette a été retirée depuis. À Venise, des enfants auraient craché sur des touristes. À Florence, certains riverains ont filmé et insulté des touristes chinois sur leur passage, impassibles malgré l’agressivité. « Nous, les guides, on leur dit de faire comme s’ils ne comprenaient pas. Personne n’a envie que ça dégénère. »Christophe vit en France depuis 1960. Il a une fille de 34 ans, secrétaire à Paris. « Elle est triste pour son fils. Des parents disent à leurs gamins de ne pas l’approcher, de ne pas jouer avec lui. » Christophe a bien connu le moment du Sras. « À l’époque, les guides comme moi partaient en Chine pour accueillir les touristes. Il fallait les guider vers la douane, les rassurer dans l’avion… tout était nouveau pour eux. » En mars 2003, après une longue indifférence, les autorités sonnent l’alerte et prennent des mesures drastiques pour freiner l’épidémie. « Je venais d’arriver à Pékin et on m’obligea à rester confiné dans ma chambre d’hôtel pendant quatre mois ! Heureusement, c’est ma société qui a tout payé. »

 

À Chenonceau. © JPÀ Chenonceau. © JP

Christophe a un sac de masques à disposition mais préférerait ne pas les distribuer. « Mes clients sont libres, je ne vais pas les empêcher de les porter. Et si quelqu’un tombe malade, je préviens ma société, je le descends du bus et on fait venir une ambulance. » L’homme a surtout peur des pickpockets : « Avant on les croisait au Louvre, autour de la tour Eiffel… maintenant c’est dès l’hôtel, à l’heure du petit-déjeuner. »

Il est 16 h 20 et le château s’apprête à fermer. Les derniers visiteurs s’attardent à la boutique de souvenirs. Parmi eux, Li Jie, 45 ans, admiratif face à ces tissus brodés de fleurs de lys. « C’est au moins la sixième fois que je viens ici, avec toujours le même émerveillement. » On lui demande d’où il vient. Il regarde autour de lui et chuchote « Wuhan », soit la ville où le virus est né. Li Jie explique qu’il est physicien, salarié d’une entreprise danoise dont le gouvernement chinois est un client important. « Nous sommes arrivés il y a deux semaines avec ma femme et mon fils pour fêter le Nouvel An lunaire auprès de notre deuxième enfant. Elle a 18 ans et étudie à Poitiers. » Non seulement le vol retour de Li Jie est suspendu, mais sa ville est confinée. Impossible de s’en approcher. « Notre visa va bientôt expirer et nous ne pouvons plus rentrer à la maison. Je pense qu’il faudra rester par ici encore un ou deux mois. C’est un sentiment vraiment étrange. »

https://www.mediapart.fr/journal/international/050220/les-touristes-chinois-subissent-la-contagion-du-racisme

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Parution – Economie – Investissements chinois

imagesA Châteauroux, le hub sino-européen a fait long feu

Les projets annoncés depuis des années par les Chinois ne se sont pas concrétisés. Mais la métropole se construit d’autres opportunités.

Vendredi 24 janvier, ils sont six jeunes Chinois, dont certains accroupis, à attendre leur autobus sous un abri de la ligne 11. Au bout d’un quart d’heure, l’un d’eux réalise que la grève des transports n’est pas terminée et le petit groupe retourne à son dortoir, une ancienne caserne militaire rénovée, dans la zone de la Martinerie, près de Chateauroux.

« C’est notre deuxième année. On est loin de tout, le Carrefour est à une heure de marche. Hâte de retourner à Pékin ! », dit une jeune fille. Au pied de son lotissement télésurveillé, elle reçoit un message WeChat : un mystérieux chaperon lui demande de cesser l’interview.

Ce groupe d’étudiants – une soixantaine pour 180 chambres rénovées – est l’unique succès d’Eurosity, dont les pancartes plantées en bord de routes promettent toujours un flambant « hub sino-européen » aux Castelroussins.

L’histoire démarre en 2007, lorsqu’un représentant du conseil régional, Jacques Gautherie, tisse des liens avec un promoteur de Dalian, ville portuaire prospère du nord-est de la Chine. L’aéroport de Châteauroux – ancien aérodrome de l’OTAN – alors géré par la région, envoie sur place son directeur, Mark Bottemine. L’homme multiplie les déplacements, persuadé qu’il trouvera des entreprises pour développer le fret aérien.

« En Chine, il faut se voir, se revoir, devenir “ami” et ensuite, on peut parler business ! », confiait-il, sûr de lui, à la presse. Des délégations d’édiles sont accueillies en Chine en grande pompe, où des entreprises leur signent des lettres d’intention à tour de bras. Quatre mille emplois sont promis. La suite est une succession d’annonces et de renoncements.

Bâtiment fantôme

Il est surtout question d’une vaste zone économique, étalée sur trois petites communes à l’orée de Châteauroux et déclinée en trois pôles : éducatif, industriel, résidentiel. Baptisée Eurosity, elle est portée par la SFECZ, une microfiliale du promoteur immobilier Beijing Capital Land. Laquelle annonce d’emblée l’arrivée de plusieurs vaisseaux amiraux : le fabricant d’ascenseur Shanghai Sanei Elevators, pourtant déjà installé dans l’Yonne, et le géant des télécom Huawei.

Un entrepôt logistique de 120 000 m2 est attendu pour accompagner l’implantation européenne d’un géant chinois d’e-commerce. Une filiale de la China General Nuclear Power Group (CGN) promet aussi la création de deux centrales photovoltaïques. Un petit château décati s’attend à devenir un hôtel 4 étoiles. De tout cela, rien ne naît.

En novembre 2015 sort finalement de terre le Centre d’innovation et de technologie (Citech), soit un bel immeuble de bureaux de 4 400 m2, raccordé à la fibre et promis à un avenir d’incubateur de start-up. Sur les parkings mitoyens de ce bâtiment fantôme, on croise aujourd’hui quelques dépôts sauvages, des transformateurs à haute tension et des bouches d’incendie vandalisés. Un bout de bitume porte les stigmates d’un véhicule brûlé.

Un coût pour la collectivité

« Une entreprise chinoise d’éclairage urbain s’est implantée en 2016, mais elle n’a jamais réussi à mettre sa chaîne d’assemblage aux normes. Et puis les marchés publics français, pour une entreprise étrangère, ça reste complexe à appréhender », estime le directeur général de la CCI de l’Indre, Christophe Martin. Le maire (LR) de Châteauroux, Gil Avérous, en piste pour un deuxième mandat, n’a pas donné suite à nos sollicitations répétées. M. Martin a, quant à lui, perdu ses illusions chinoises. « On n’est plus au taux de croissance chinois de 14 % de 2007. S’ils nous annoncent 6 % ou 7 %, c’est plutôt 3 % ou 4 % de croissance. Et avec un taux pareil, la Chine a toutes les raisons de se refermer sur elle-même. »

Lire aussi « L’ambiguïté des nouveaux accords commerciaux »

Ce flirt avec la Chine a coûté à la collectivité. Après quelques expropriations et plusieurs échauffourées, 120 hectares de terres agricoles ont été viabilisés. Le département a déboursé 15 millions d’euros en ronds-points et voies d’accès. Mais M. Martin ne regrette rien. « Châteauroux n’avait plus de place pour créer une nouvelle zone économique. Il fallait cet espace et rien n’empêche qu’il accueille un jour des investisseurs, d’ici ou d’ailleurs. Après tout, nous avons toujours notre école d’ingénieurs réputée, un coût de la vie modéré… Cela plaît. » 

Ces derniers temps, les français Rioland (grand maroquinier) et Balsan (fabricant de moquettes), ainsi que les américains PGA Avionics (équipementier aéronautique) et WestRock (fabricant d’emballages pour boissons) ont accéléré leur développement et contribué à diminuer le chômage de 18 % à 8 % entre 2015 et 2019 à Châteauroux. Le projet enfoui de parc solaire devrait même renaître, aux commandes cette fois d’un investisseur franco-néerlandais.

Quant à l’aéroport, il a pris une autre direction. Un hangar d’entretien pour A380 et autres gros porteurs est en construction. Et Didier Lefresne, son nouveau directeur, s’échine à relancer des liaisons régulières vers Londres et Nice. Mais la Chine n’est jamais très loin. Depuis un an et demi, quatre Airbus flambant neufs aux couleurs rouge et jaune de la compagnie chinoise Hainan Airlines occupent un bout de piste. Cloués au sol, régulièrement vérifiés par des techniciens toulousains du constructeur, les engins demeurent en attente de paiement.

(28 janvier 2020)

https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/01/28/a-chateauroux-le-hub-sino-europeen-a-fait-long-feu_6027498_3234.html

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Parution Le Monde. L’ÉPOQUE – SOCIÉTÉ

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Sur la radio Studio Zef, les voix de l’abstinence

Chaque mois, des alcooliques issus de différents groupes de parole du Loir-et-Cher animent une émission de radio. Ils témoignent sans filtre de leur combat contre l’addiction.

Les couplets du Bistrot de Georges Brassens ne pouvaient servir de plus beau lancement. Depuis mars 2019, à Blois, la radio Studio Zef (sur la bande 91.1) a enrichi sa grille d’une nouvelle émission. « Ivresse des échanges » est un talk-show animé par des alcooliques de toutes les couches sociales, abstinents récents ou de longue date. « Nous, on n’est pas là pour vous dire que l’alcool, c’est mal. Mais pour aider celles et ceux qui veulent s’en sortir, en vous livrant nos témoignages » prévient Olivier, l’animateur, marinier sur la Loire – la radio associative créée en 2008 compte deux salariés (un seul à plein temps) et une cinquantaine de bénévoles.

La moustache sur la bonnette du micro, l’homme précise qu’il ne touche plus à la bouteille depuis deux ans. Et fait son mea culpa. « A la première émission, je disais que l’alcool était quand même un super produit, délivré sans ordonnance qui réchauffe et désinhibe… C’était une petite provocation, hein… » Le studio se détend. Autour de la table, sept alcooliques abstinents prêts à s’exprimer et s’écouter. Ils appartiennent à différents groupes de parole du Loir-et-Cher. Avec un noyau dur et de nouveaux visages. Le conducteur du jour est ambitieux : expliquer la rechute, comparer la cure au sevrage à domicile, décrire les médicaments et leurs effets, puis les dangers sociaux de l’abstinence alcoolique, presque aussi mal vue que la dépendance.

Malgré l’apparente décontraction, chaque intervention a été préalablement préparée hors antenne. Les mots sont jaugés, mais sonnent juste et respirent le vécu. « Les toubibs vous expliquent qu’une fois atteints les six mois d’abstinence, le plus dur est passé. Mais ici, vous en pensez quoi ? Pour ma part, si jamais je rebois un verre, ça rallumera le plafonnier… Le cerveau se remettra en branle. » Marie-France, abstinente de longue date, retraitée taraudée par la peur de l’ennui, se méfie. « J’ai repris ma vie en main petit à petit, mais plus les choses s’améliorent, plus j’ai envie de me dire pourquoi tu ne testerais pas de nouveau ? » Francis, qui par deux fois sur les ondes remerciera sa femme de l’avoir tant aidé, déborde d’enthousiasme : « Après deux ans d’abstinence, j’ai fait des choses que je ne pensais plus possibles ! »

Ce programme est un vieux projet du docteur Gilles Demigneux. Parallèlement à ses consultations à Blois et Amboise, ce médecin addictologue monte des groupes de parole depuis quarante ans, et développe le concept du « patient expert ». Lequel devient acteur de son propre soin, jusqu’à venir en aide aux autres malades. Ainsi, certains de ses patients vont visiter les malades en sevrage. D’autres organisent, dans leurs communes, des projections-débats du film Nos vies formidables, de Fabienne Godet (2019), qui raconte la force de la solidarité face à l’addiction. Et d’autres, enfin, tiennent ce rendez-vous radiophonique. « C’est quelque chose que j’espérais depuis quelques années. La magie du podcast, c’est aussi que le petit bonhomme qui est en train de déprimer dans la Creuse à 3 heures du matin, il pourra aller sur le site et écouter ça », se félicite Gilles Demigneux. Chaque émission est diffusée huit fois sur les ondes hertziennes, dont quatre fois en pleine nuit.

Le regard des autres

Arrive le moment de l’interlude musical. Les regards se tournent vers Fabien, 36 ans, ex-SDF aux yeux bleu piscine. Il a apporté sa guitare mais il n’est pas très en forme. L’instrument restera dans la housse. Olivier embraie avec le titreLe temps de finir la bouteille, d’Allain Leprest. Intervient ensuite Arnaud, commercial. Lui s’enfilait sept à huit cannettes de bière chaque soir, en solo, après le boulot. Le voici abstinent depuis quatorze mois. Ce soir, il s’interroge sur le regard des autres. « J’ai changé de travail il y a peu et j’ai donc passé la visite médicale. A la question : Est-ce que vous buvez ?, j’ai répondu Je ne bois plus du tout. Et là, j’ai tout de suite senti un regard inquisiteur, comme s’il y avait un lièvre à lever. Le médecin m’a demandé : Mais est-ce que vous êtes en capacité de boire modérément ? » Arnaud a bluffé pour ne pas paraître suspect. « A mes nouveaux collègues, j’en suis même à dire que j’ai visité telle cave, découvert tel bar sympathique… Un type qui ne boit pas, c’est qu’il est malade. »

A la droite d’Arnaud est assise Karine. Cette quinquagénaire est présente à chaque émission, silencieuse. Elle est abstinente depuis trois ans, après s’être infligé une bouteille de whisky chaque soir pendant plusieurs années. En aparté : « Je buvais pour me détruire, pour en finir. Le lendemain à l’usine, je tremblais, je vomissais, je ne tenais plus debout. Il fallait que j’atteigne le fond du trou. C’est une copine qui m’a secouée. »

Olivier, l’animateur, aimerait bien un plateau entièrement féminin, pour une émission spéciale. Karine n’en voit pas l’intérêt. « On boit pour les mêmes raisons, pour oublier », dit-elle, avant de souligner un cliché tenace : « Une femme qui boit, c’est une femme qui tient mal sa maison, qui éduque mal ses enfants. L’homme s’en sort mieux. » Ce soir-là, l’enregistrement s’est achevé par un hommage pudique à Patrice, copain du groupe de parole de Blois, qui s’est suicidé cet été.

https://www.lemonde.fr/m-perso/article/2020/01/24/sur-la-radio-studio-zef-les-voix-de-l-abstinence_6027129_4497916.html

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Parution – Médiapart #réformeretraite #grève

Près de Blois, les gaziers durcissent la grève

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Près de Blois, au premier dépôt de gaz de France, les discrets salariés de Storengy accélèrent leur mouvement contre le projet de réforme des retraites. Depuis lundi, ils bloquent l’accès aux sous-traitants. « On va stimuler les gars avec l’espoir de sortir de ce conflit la tête haute », jurent-ils.

Chémery (Loir-et-Cher), de notre envoyé spécial.– Les pins succèdent aux étangs, les étangs aux vignes, et les vignes aux puits de contrôle. Depuis la départementale 956, près de Blois, rien ne laisse soupçonner à l’automobiliste qu’il circule au-dessus du premier site de stockage de gaz naturel de France, deuxième en Europe. Cette bulle de 7 milliards de mètres cubes, piégée à 1 100 mètres de profondeur dans une nappe phréatique étirée sur cinq communes, suffirait à chauffer tous les habitants de la région Centre-Val de Loire pendant cinq ans.

Au dépôt de gaz Storengy (filiale d'Engie), situé à Chémery. © JDAu dépôt de gaz Storengy (filiale d’Engie), situé à Chémery. © JD

 

On y accumule le gaz issu du terminal méthanier de Montoir-de-Bretagne ou des gazoducs russes durant l’été pour mieux le distribuer durant l’hiver. Le site Storengy de Chémery, filiale d’Engie, est classé Seveso III. En surface, trois installations traitent ce gaz importé : « On enlève l’eau et le soufre puis on lui donne une odeur spécifique », explique Laurent Chataignat, 46 ans, chef d’équipe « puits » et délégué CGT du personnel. La ressource rejoint ensuite un site de transit, où se chevauche un fatras de canalisations. À Chémery, des installations cinquantenaires cohabitent avec des équipements dernier cri. Ici, 80 % des 85 travailleurs Storengy sont en grève contre la réforme des retraites depuis le 5 décembre, à raison d’une à trois heures par jour et quelques manifestations à Blois, Orléans ou Romorantin.

« Et puis des gens de l’extérieur nous ont dit qu’on était invisibles alors on a décidé de marquer le coup, de montrer qu’on avait des couilles », lance Laurent, chez Storengy depuis 26 ans. À 9 heures, ce jeudi 16 janvier, une soixantaine de techniciens se sont rassemblés devant les grilles, vite rejoints par des collègues de sociétés amies (EDF, Enedis, GRDF, GRTgaz) et quelques irréductibles gilets jaunes de Blois.

Conséquence directe du piquet de grève : une trentaine de travailleurs extérieurs, dont des électriciens de Compiègne, doivent rebrousser chemin. Et les nombreux camions-citernes censés récupérer les eaux souillées stationnent en file indienne, moteurs éteints. Au téléphone, le directeur Jean-Claude Philippe s’alarme d’une perte financière de 75 000 euros et d’un report de certaines opérations de maintenance préventive. « Des travaux que nous avions planifiés il y a trois mois, regrette-t-il. Si la mobilisation est forte aujourd’hui, les accès sont bloqués depuis lundi. » L’homme parle sous le contrôle de Pierre Drillon, directeur de la communication chez Storengy France : « Notre groupe travaille à garantir l’approvisionnement du pays en gaz pour garantir sa mission de service public », répétera-t-il trois fois. Huit des 14 sites de stockage Storengy sont actuellement en grève.

Bien sûr, la perte est aussi du côté des salariés. Jean-Robert, 34 ans de maison, s’occupe du « facility management ». « Je vérifie tous les petits bobos du site, de l’ampoule cassée au lavabo bouché, dit-il. Cette semaine, j’ai travaillé 4 heures à peine, pour vous donner une idée. Sur janvier, s’il me reste 250 euros, ça sera à peu près tout. » Une caisse de solidarité pour les repas des grévistes existe depuis le début du mouvement. Pas encore pour les salaires amputés.

9 h 55 : une fuite est signalée. La salle de contrôle a décelé une légère variation de pression, confirmée par des agents en patrouille. La faute d’un tuyau percé, enterré à un mètre sous terre. Des bourdonnements importants témoignent d’une purge en cours. Aucune sirène n’a retenti, « sans doute pour éviter l’évacuation des rares salariés présents sur le site… et un face-à-face avec nous », glisse un gréviste. Le directeur évoquera un risque faible ne nécessitant ni sirène ni évacuation.

Parce qu’il était d’astreinte, Sébastien Voisin, 41 ans, a quitté son piquet de grève et foncé pour mettre en sécurité l’installation. À son retour, en nage sous sa parka fluo, il nous présente sa compagne, collègue et gréviste. « Elle et moi on kiffe notre job, ça c’est sûr. Mais depuis 2012, on nous vend une rénovation des parties anciennes du site qui n’arrive toujours pas », soupire-t-il. Tout comme la promesse d’un système de traitement des eaux souillées, afin d’en finir avec le va-et-vient continu des camions-citernes. « C’est en projet », répond laconiquement la direction.

Cette réforme des retraites est peut-être une couleuvre de plus que les salariés de Storengy s’apprêtent à avaler. Elle viendra les priver d’un calcul de pension sur les six derniers mois, propre à leur statut. Mais elle s’ajoute à une politique interne d’économie de plus en plus féroce. Adrien, ici depuis onze ans : « Au fil des années, pour moi, c’est toujours plus de responsabilités, moins de matériel et un budget de formation qui diminue. Et je vois bien qu’on ne remplace que les pièces qui font un bruit bizarre. Alors qu’avant c’était sans distinction, on n’attendait pas l’usure manifeste. » Il sort sa tablette : « Par exemple, là, j’ai une commande de matériel bloquée depuis novembre et ce n’est pas compréhensible pour un site Seveso. »

Le site de Chémery est stratégique pour la France mais il peine à embaucher. « Si notre statut disparaît, il faudra être encore plus motivé pour travailler dans un site aussi isolé. Les nouveaux venus négocient de bons salaires. Moi j’ai 37 ans, on vient de recruter un mec de 31 ans. Il n’a aucune expérience mais il est déjà payé comme moi. »

Jean-Luc Berroyer, retraité depuis cinq ans, a rejoint le piquet avec un brin de nostalgie. Pour lui, le malaise est plus profond. Il remonte à la privatisation de GDF en 2007, puis sa fusion avec Suez (qui deviendra officiellement Engie en 2015). « Je ne comprends pas que les gars de Storengy se réveillent si tard… Nous sommes devenus ce que la SNCF se prépare à être, une boîte scindée en plusieurs filiales avec autant de directeurs généraux payés 300 000 euros par an. Beaucoup d’argent provisionné pour le démantèlement a disparu et pour chacune de ces entités privées, 100 % de leurs recettes sont distribuées aux actionnaires en dividendes. Pour pouvoir investir, les filiales ne puisent pas dans leur trésorerie mais procèdent massivement à l’emprunt. Et tout ce qui coûte a été supprimé. La fermeture de l’École des métiers GDF de Nantes à la fin des années 1990 était pour moi prémonitoire. » Engie s’apprête à liquider trois de ses neuf centres d’appels français – ils étaient 32 en 2009 – avec une suppression de 450 postes.

Le recours aux prestataires extérieurs a déjà trouvé ses limites. « Ici, on a vu partir un savoir-faire gazier avec des retraités. Les sous-traitants qui leur ont succédé ne sont pas à la hauteur », juge Tom, technicien de 40 ans. Lui se souvient d’une époque pas si lointaine où les gaziers démontaient eux-mêmes les moteurs au pied des puits. « Ce sont des machines grosses comme des moteurs de paquebot. Avant, on savait les désosser. Maintenant c’est une boîte privée qui s’en charge mais elle ne sait rien de nos particularités. Ici, planter un poteau nécessite de créer une voie d’accès spécifique ! Alors quand elle promet trois semaines d’intervention, elle en a pour trois mois. C’est pénible de voir notre outil se dégrader. » Le diable se cache toujours dans les détails : « Vous n’êtes pas obligé de le marquer mais la nouvelle femme de ménage est payée 4 heures par semaine. L’ancienne, qui vient tout juste de prendre sa retraite, était payée 10 heures pour le même boulot. Encore une économie de bouts de chandelle. »

L’an dernier, le site Storengy a connu une autre mobilisation : trois semaines de grève pour réclamer de meilleurs salaires. Là encore, les camions-citernes étaient bloqués à l’extérieur, à tel point que les cuves d’eaux sales à l’intérieur étaient au bord de la saturation. « Mais cela n’a pas eu d’impact sur la production », affirme le directeur du site. Les travailleurs ont obtenu in extremis la transformation d’une prime existante en augmentation de salaire.

Laurent Chataignat, chef d’équipe «puits» et délégué CGT du personnel sur le site de Storengy. © JDLaurent Chataignat, chef d’équipe «puits» et délégué CGT du personnel sur le site de Storengy. © JD

 

Cette fois-ci, la préfecture du Loir-et-Cher aurait déjà promis de garantir l’entrée des camions : « Les services de l’État resteront mobilisés », nous écrit-elle. Parmi les grévistes, les plus déterminés rêvent de reproduire 2005, quand ils se sont opposés à la privatisation. « À l’époque, on avait fermé les puits et le débit de gaz par ricochet, et cela malgré les huissiers et l’interdiction d’entrer », reconnaît Laurent Chataignat, le délégué CGT. « Ça devait piquer au portefeuille. On avait de la force pour se faire entendre mais ça n’a pas empêché la privatisation. Aujourd’hui, il n’est plus question d’agir ainsi. Le risque de licenciement est trop fort. »

Pour décider de la suite du mouvement, une nouvelle assemblée générale est prévue vendredi : « On va stimuler les gars avec l’espoir de sortir de ce conflit la tête haute. Parmi nous, il y a trop de gens résignés d’avoir vu les gilets jaunes s’en prendre plein la tête et obtenir si peu… Avec Macron, on est vraiment tombé contre un mur. »

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Parution La Vie – Récit.

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Entre le début du XIXe et le début du XXe siècle, l’industrie du chapelet avait Saumur comme capitale. Une récente vente aux enchères a dispersé son patrimoine jusqu’en Chine. Reportage pour l’hebdomadaire La Vie. Un grand merci à Aymeric Christensen pour son intuition et sa confiance. 

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Le Monde – Ehpad / SOCIÉTÉ

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Réforme des retraites – Chroniques de grève – Vierzon

Pierre, 33 ans, est un manipulateur radio en grève (à raison d’un jour par semaine depuis six semaines). Il travaille souvent la nuit, aux urgences de l’hôpital de Vierzon. Il fait des injections et des lavements, en plus de manier un IRM arrivé récemment. Avec Jennifer sa collègue, ils réclament deux nouvelles embauches et des formations poussées. “J’ai fait 600 heures supplémentaires l’an dernier. Les radios c’est tout le temps. Dans une société procédurière, les médecins en réclament aussi pour se couvrir». Paul touche 1850 euros net par mois, week-ends et nuits compris. Aujourd’hui, il offre le vin chaud aux cheminots grévistes. “Pour les remercier d’avoir alimenté une caisse de soutien”.

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A Tours, les cheminots en grève se posent en «derniers remparts face à la violence libérale»

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Chez les cheminots de Tours et Saint-Pierre-des-Corps, la mobilisation a retrouvé un second souffle après le discours du premier ministre, malgré la crainte de ne pas être suivis. Récit d’une semaine dans leurs pas.

Les premiers cheminots ont débrayé, ce jeudi 12 décembre, dès 7 heures, pour converger vers un parking de Saint-Pierre-des-Corps. Ils ont été rejoints, notamment, par des enseignants grévistes et d’anciens ouvriers de l’usine Michelin de Joué-lès-Tours, fermée en 2013. Tous les syndicats sont là, sauf la CFDT. La grève a été reconduite et une nouvelle marche entamée, jusqu’au centre-ville de Tours. « De savoir que Delevoye cachetonnait en douce nous rend la réforme du gouvernement encore plus indigeste », dit un jeune contrôleur. La mobilisation des cheminots reprend là où elle a commencé, sept jours plus tôt, sous le pont de l’A10 qui surplombe le vaste technicentre de Saint-Pierre-des-Corps.

Les cheminots grévistes tentent de mobiliser leurs collègues qui débauchent, vendredi 6 décembre, devant l’un des ateliers du technicentre de SPDC. © JPLes cheminots grévistes tentent de mobiliser leurs collègues qui débauchent, vendredi 6 décembre, devant l’un des ateliers du technicentre de SPDC. © JP

 

Le mouvement naît, en effet, sous un beau soleil, le 5 décembre à 7 heures du matin, autour d’un énorme pilier rouge et blanc, frontière de béton entre Tours et Saint-Pierre-des-Corps. Les cheminots des ateliers de réparation ont rameuté ceux de la gare TGV de Saint-Pierre-des-Corps, où seuls trois trains pour Paris sont affichés ce jour-là, avant de gagner le parvis de la grande gare de Tours. S’ensuit une longue marche de 10 000 manifestants, jusqu’à la place Jean-Jaurès, devant l’hôtel de ville. Cheminots et salariés du privé marchent en tête, côte à côte. Comme ces ouvriers de la SKF, géant industriel de Saint-Cyr-sur-Loire, producteur de roulements pour l’automobile et le ferroviaire. Ou ces techniciens de Lisea, filiale de Vinci et concessionnaire de la ligne à grande vitesse Tours-Bordeaux. Derrière eux, chauffeurs de bus, enseignants, étudiants, agents des impôts, aides-soignants, archéologues ou artistes.

Le lendemain, vendredi 6 décembre à midi, ragaillardis par cette mobilisation, une toute première « interpro » se tient dans une ambiance presque festive. Des cheminots syndiqués de SUD et de la CGT se présentent au micro, expliquent leurs manières de se réunir, annoncent une reconduite de la grève jusqu’à lundi, des tractages pour rallier les collègues indécis et promettent de futures AG devant le parc des expositions, où les comités d’entreprise du public comme du privé célèbrent Noël. Une militante féministe débat avec une professeure du lycée agricole de Fondettes, un étudiant propose un amphi de la faculté des Tanneurs pour de futures assemblées. On parle de convergences des colères et des luttes, ou encore de l’espoir d’une grève générale… avant de se séparer.

Dans la foule, Louis-Patrice Vincinaux, que ses collègues appellent « Petit Louis », nous accroche par la manche. Il a 49 ans mais en paraît dix de plus. Il est électricien au technicentre de Saint-Pierre-des-Corps, où il démonte puis réinstalle un par un les câblages de trains en rénovation. « Je suis le seul cheminot de ma famille, dit-il. Mon père était guide touristique et ma femme bosse dans un pressing. Et j’ai un fils en apprentissage dans la carrosserie, une fille en Seconde générale. Je serais prêt à abandonner mes avantages pour eux, pour que cette réforme les protège, plutôt que de me battre pour une clause grand-père. »

« Petit Louis » connaît les réformes sociales successives sur le bout des ongles. En attendant la prochaine, il annonce d’emblée qu’il partira certainement à la retraite à 64 ans, dans 15 ans. « Vous saviez, vous, que la SNCF a une grille de salaire qui n’est pas indexée sur le Smic ?, interroge-t-il. Au matériel, on embauche du personnel en dessous du Smic, auquel s’ajoutent les primes. Bien sûr, ce n’est pas sur les primes qu’on calcule la retraite. C’est pour ça que la prise en compte des six derniers mois est importante. Après 22 ans de maison, j’en suis à 1 780 euros brut ! »

L’an prochain, la loi « pour un nouveau pacte ferroviaire » interdira les embauches au statut SNCF. « Et ceux qui l’ont encore le perdront dans quelques années, quand va s’opérer le transfert intégral du contrat de travail des cheminots à statut vers les entreprises privées. Donc moi, je ne me fais pas d’illusion : je ne serai plus à la SNCF mais dans une de ses nouvelles filiales, une de ces entités privées qui existent déjà : j’intègrerai le statut de l’entreprise qui m’accueille. » Il pense par exemple à ces petites lignes TER ouvertes aux appels d’offres concurrentielles depuis le 3 décembre. Certaines sont déjà confiées à des filiales de filiales de la SNCF. Que le nouveau président de la SNCF ait été président de Kéolis de 2012 à 2019, n’est, dans un tel contexte et de l’avis de nombreux cheminots, pas anodin.

Dans la région Centre, il y a ainsi la Compagnie du Blanc Argent, qui relie la Sologne au Bas-Berry via Romorantin. C’est d’abord une ligne de ramassage scolaire : l’essentiel de ses usagers sont collégiens et lycéens. L’entreprise est une société du groupe Kéolis, qui gère aussi des lignes de bus sur ce territoire et appartient in fine à la SNCF. « Mes salariés sont des agents polyvalents. S’ils ont le permis D, ils peuvent très bien passer du train au bus », affirme son directeur Marek Mavridis, au téléphone. Mais ils risquent, ce faisant, de s’exclure de la toute nouvelle convention collective du ferroviaire. Cette convention introduit une grille de salaires et fait d’ailleurs craindre un dumping social aux salariés SNCF. En Île-de-France, la ligne T11 reliant Épinay au Bourget, financée par l’État à 78 % et qui bientôt s’étendra entre Sartrouville et Noisy-le-Sec, est desservie par Transkéo, une autre filiale de Kéolis. Son personnel est, entend-on en interne, sujet à des cadences fortes et à un turnover important.

« Quand les régions basculeront vers d’autres entreprises, au terme de leurs appels d’offres, ce sera le même matériel payé par la région, le même contrôleur, le même conducteur sur les mêmes voies, seul l’uniforme changera. C’est dans la loi », explique Louis-Patrice, qui s’appuie aussi sur ses observations du quotidien. Au technicentre SNCF, les nettoyeurs des wagons restent les mêmes mais ils changent d’employeur au gré des contrats. Et perdent vite les avantages de leur ancienneté. « Beaucoup de transformations sociales brutales ont déjà eu lieu chez les cheminots, le projet de réforme de retraites par points en est une de trop », ajoute-t-il, avant de rappeler que les cheminots, avec leur capacité de nuisance, « sont l’un des derniers remparts face à la violence libérale ».

Ce vendredi à 15 h 30, heure de débauche, est organisée une distribution de tracts, à la sortie de l’autre site du Technicentre de Saint-Pierre-des-Corps, avenue de Stalingrad. Ici, ce sont les ateliers de maintenance du matériel opérationnel, des trains qui ne nécessitent pas de rénovation lourde, juste une légère réparation. Depuis les portiques jaunes, on aperçoit le « Chaudron », une cantine pour les cheminots à l’architecture désuète, puis de vieilles locomotives bleues servant à manœuvrer des « compositions de trains ».

Une poignée de « gilets jaunes » sans chasuble est là pour témoigner de son soutien. On aborde Nicolas Jaszczuk, conducteur au fret et délégué syndical chez SUD Rail. Son nom lui vient d’un grand-père ukrainien. Il touche entre 2 000 et 2 500 euros net par mois. « Plus je roule, plus je vais toucher, plus je découche, plus je gagne, dit-il. Mais ce ne sont jamais les sommes délirantes qu’on peut entendre. » D’autant qu’il roule peu : le fret ferroviaire a chuté de 45 % en dix ans.

Lui est entré à la SNCF en 2011, au-delà de 30 ans et, à ce titre, a été embauché sous contrat privé. Il cotise au régime général mais reçoit une participation aux bénéfices et jouit de la « facilité de circulation », entendez les billets gratuits. À la différence de ses collègues ayant le statut, sa pension n’est calculée que sur les 25 meilleures années. Il cotise pour l’assurance-chômage et son avancement est moins rapide. Et il n’est pas à l’abri d’un licenciement économique.

Au 1er janvier, l’activité fret de la SNCF deviendra une filiale à part, une société par actions simplifiée (SAS). Sa dette sera effacée par la maison-mère et son capital sera donc cessible. 500 emplois seront supprimés chaque année pendant quatre ans. Il s’insurge : « Ce qui me gonfle, c’est qu’on parle beaucoup des régimes spéciaux, qu’il faudrait éradiquer pour régler tous les problèmes. C’est faire preuve de malhonnêteté, d’enfumage… La SNCF se démembre à marche forcée, ça c’est la réalité. »

À côté de lui se tient Laurent, un colosse de 47 ans, adhérent FO, chasuble fluo, K-Way noir et les mains derrière un dos courbé. Il est magasinier en petit outillage après avoir longtemps débouché les toilettes des wagons passagers. « Avec déjà 22 ans de boîte, je pourrais partir à 55 ans mais j’aurais une décote de 25 % de ma pension. Et comme j’en suis à 1 650 euros net par mois, ce n’est pas très intéressant, résume-t-il. Bien sûr, je pourrais faire des astreintes… 250 euros de plus par mois, c’est toujours bon à prendre. Mais j’ai fait ça pendant huit ans, à être appelé à 1 heure du matin pour réparer un sanitaire ou remplacer une banquette hors d’usage. »

Tout ce week-end, on a fêté Noël au parc des expositions de Tours. Des animations grandioses offertes par les comités d’entreprise à leurs salariés. Laurent Loiseau, agent de circulation de 46 ans, père de deux enfants et délégué CGT, fait le pied de grue sur le parking, deux jours durant. Ses tracts bleus annonçant la marche du 10 décembre et le décryptage de la réforme par son syndicat étaient vite trempés, quasi pâteux. Les familles se précipitent jusqu’à la fouille des sacs, la pluie à verse n’est pas propice aux conversations. Le refrain se répète des dizaines de fois :

« Bonjour, est-ce que vous voulez des informations syndicales ?
— Non, c’est gentil merci.
— Bonnes fêtes ! »

« Moi, j’aime bien faire ça, on touche quand même beaucoup de familles, tempère Laurent. Être capable d’offrir une belle fête de Noël à ses enfants, c’est important pour les parents. Et vous verrez qu’à l’intérieur, c’est magique… Peu le savent mais s’ils ont cette fête, c’est grâce à la CGT présente dans leurs CE. »

Laurent Loiseau, agent de circulation, le 8 décembre. © JPLaurent Loiseau, agent de circulation, le 8 décembre. © JP

 

La veille, des camarades cheminots d’un autre syndicat qui tractaient à ses côtés ont sermonné ces indifférents. « C’est un peu dommage, car on est partis dans une contestation longue où il faut pouvoir expliquer, être visibles sans jamais être agressifs, regrette Laurent. Là, vous avez vu : on n’a pas le temps de débattre, on donne juste de l’information à des gens qui savent globalement qu’ils vont être pénalisés, mais qui pensent qu’ils n’ont pas le choix. Il faut que les gens arrêtent d’être résignés et leur rappeler doucement que les syndicats ne sont pas là pour faire le boulot à leur place. Dans ce pays, on n’a jamais eu d’acquis sans lutte collective. »

Soudain, il croit reconnaitre d’anciens gilets jaunes. Il accoste cet homme maigrelet en jogging blanc, cramponné à sa poussette. « On est avec vous », dit-il, sans s’arrêter. « Ça n’a pas de sens ! Être vraiment avec nous, c’est participer ! » Il précise : « À cause des gilets jaunes, les gens ont perdu le réflexe de débrayer. Manifester un samedi, c’est ne pas toucher au travail, ne pas pénaliser les entreprises, ne pas gêner les riches, vous comprenez ? » Avant de soupirer : « Quand je vois des gilets jaunes se monter en association, se structurer… C’était bien la peine de snober les syndicats. »

Même les grandes marches dans les rues de Tours ne trouvent pas tout à fait grâce aux yeux de Laurent. « Évidemment, c’est beau, mais le rapport de force n’est toujours pas au rendez-vous. La CFDT se bat pour des bouts de chandelle… Et l’Unsa, ils sont où à l’Unsa ? Et elle est où la grève générale, bordel ? » Il rappelle combien les grévistes de la SNCF sont particulièrement touchés : après le cinquième jour de grève consécutif, les deux jours de repos hebdomadaire sont aussi comptabilisés comme jours de grève par la direction. « Les cheminots ne sont pas payés quand ils font grève, ils sont amputés. »

Mardi 10 décembre, la deuxième manifestation est un peu moins fournie. Environ 8 000 personnes. Cette fois, les cheminots décident de fendre les quartiers populaires avant de remonter l’avenue de Grammont. Ils mènent le cortège, suivis par des techniciens de la centrale nucléaire de Chinon, des agents des impôts qui n’ont toujours pas digéré le prélèvement à la source et les enseignants de différentes écoles, collèges et lycées. Le NPA, Lutte ouvrière et le PCF ferment la marche. Pas ou peu de travailleurs du privé à l’horizon. Sur la place Jean-Jaurès, où s’éteint la manif, on retrouve Laurent Loiseau, affairé à vendre des sandwichs et boissons depuis l’arrière d’un fourgon blanc. Il offre un quart de rouge à Mathieu, 52 ans, saxophoniste qui a participé aux négociations avec la ville de Tours ayant abouti à un alignement du salaire des musiciens de l’orchestre symphonique sur les minima en vigueur, soit une hausse allant jusqu’à 36 %.

Quelques cheminots retournent au Foyer, à deux pas. On y découvre les locaux de l’Unsa ferroviaire, plutôt étroits comparés au voisin de la CGT, et plus austères que celui de SUD Rail, tapissé d’autocollants variés. À l’intérieur, l’humeur n’est pas franchement à l’humour, mais l’accueil restait courtois. Dominique Gabillet, secrétaire général adjoint du syndicat, s’adresse à nous. « Vous qui êtes dans le journalisme, vous n’imaginez pas à quel point les cheminots ont le sentiment d’être les parias. Là, dans les médias, on entend que du mal sur les cheminots, alors qu’en 1995, toute la population était derrière nous… Alors forcément, parmi nous, aujourd’hui, il y en a qui se posent des questions, qui en ont marre d’être en tête de gondole et de voir que derrière ça ne suit pas. L’an dernier, la loi Pacte et nos trois mois de grève, seuls, n’ont rien apporté. Le jour où l’on annoncera que les cheminots vont être un peu épargnés par la nouvelle réforme, peut-être que certains retourneront bosser. »

Il se montre nostalgique d’une époque où chaque record de vitesse était l’occasion de célébrer la SNCF. « Cela fait combien d’années qu’on n’a pas eu de victoire à partager comme ça, avec les cheminots et les Français ? » Dominique Gabillet n’est pas loin du fatalisme : « On n’arrête pas de dire qu’on coûte cher mais on ne dit jamais toutes les richesses qu’on produit en transportant les gens 365 jours par an. Il y a plein d’autres métiers comme ça, dans la santé par exemple, qui sont dénigrés. On ne peut plus réclamer du service public et taper sur ceux qui l’assurent. Quand je suis entré à la SNCF, nous étions 250 000. Aujourd’hui, on est 146 000. »

Un communiqué de la direction tombe, aussitôt retweeté par une horde d’éditorialistes. Il annonce 17 % de grévistes à midi chez la SNCF, 77,3 % parmi les conducteurs. « La grève, c’est soit une heure, soit une demi-journée, soit une journée et je peux comprendre que des gens qui touchent 1 200 balles par mois n’aient pas envie de faire grève », analyse le secrétaire général adjoint. « A-t-on franchement besoin de faire cette réforme tout de suite ? Moi, mon contrat a déjà pris une claque dans la tronche. Et là je partirai sans doute deux ans plus tard, avec 300 euros de moins. Je ne comprends pas que les gens ne soient pas en colère. Car leurs efforts ne profiteront pas aux travailleurs vulnérables. C’est ce qu’on m’avait fait croire en 2008. Ce n’est pas pour autant qu’un maçon ou un carreleur part plus tôt avec une meilleure retraite. »

En sortant, on longe la bibliothèque des cheminots, aux couleurs acidulées. Certains viennent s’y détendre. Brigitte Alloyau est aux commandes : « Je travaille pour les cheminots depuis toujours, lesquels ne lisent plus beaucoup d’ailleurs. » Elle raconte la nouvelle vie de sa fille de 33 ans qui, malgré un bac + 5 en communication, est allée vivre en Nouvelle-Zélande, pour l’amour d’un commandant de bord. Il possède une ferme et désormais elle cultive des légumes au milieu de nulle part. « Ma fille ne cotise pas pour sa retraite mais ne s’inquiète pas, elle dit qu’elle trouvera une solution. »

Brigitte numérise toutes les références des livres qu’il faudra bientôt déménager : le Foyer du cheminot, idéalement situé mais déjà bien délabré, vient d’être vendu à la municipalité. Elle dit : « Vous ne pensez pas que nos jeunes, qui savent se battre pour des grandes causes, finiront un jour pas se réveiller ? Moi, je l’espère. »

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Le Monde Diplomatique

Capture d’écran 2020-01-02 à 17.00.21Recension. Kai-Fu Lee.
Intelligence Artificielle: la plus grande mutation de l’histoire.

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Dans le Loir-et-Cher, un maraîcher bio fait la tournée des usines

imagesUn cultivateur de Blois a choisi de livrer aux employés et ouvriers des zones industrielles environnantes pendant leur pause déjeuner. Il croule sous les commandes. Par  Jordan Pouille   Publié le 24 novembre 2019

Ary Régent s’est construit un fichier de 400 contacts de clients potentiels au sein des entreprises où il livre.

Ary Régent s’est construit un fichier de 400 contacts de clients potentiels au sein des entreprises où il livre. JORDAN POUILLE / LE MONDE

« Des solutions pour la planète ». Novembre est le mois des courges, des poireaux et des côtes de blette. Des salariés des usines de Blois et de la Chaussée-Saint-Victor le savent bien. Ary Régent, maraîcher bio, leur livre ses légumes chaque semaine, profitant de leur pause déjeuner.

Bien que défenseur du circuit court, il se tient à distance des Amap, ces structures associatives reliant agriculteurs et consommateurs, avec des lieux de retrait définis. Ses clients ont le profil de ses anciens collègues, quand il était conducteur de travaux puis responsable technique dans l’informatique. « Ce sont des parents qui rentrent fatigués de l’usine ou du bureau. C’est compliqué pour eux d’aller à une salle des fêtes un vendredi soir pour récupérer des légumes. Moi je leur permets de faire 30 % de leurs courses sans perte de temps », assure le maraîcher.

Ary a aussi écarté le système d’abonnement. « Ailleurs, des gens s’abonnent pour un an puis se retrouvent à devoir manger souvent la même chose. Vous imaginez leur déception ? Et notre vie est faite d’abonnements en tous genres, avec des résiliations laborieuses. Mes clients n’en veulent plus », poursuit-il, confiant en son étude de marché, menée lorsqu’il cultivait sur les terres du lycée horticole de Blois, avant de s’installer sur sa propre exploitation en janvier.

Paiement de la main à la main

Par peur de lasser, il mise beaucoup sur la diversité de ses produits : « Je récolte des dizaines de légumes différents afin que chacun puisse personnaliser son panier au maximum. Et proposer un légume avant tout le monde, c’est vraiment mon truc. » Les saisons froides qui s’adoucissent lui permettent de faire pousser des fèves au printemps puis à l’automne, et même d’expérimenter la patate douce, un tubercule surtout cultivé chez le voisin espagnol. « Ces proverbes agricoles qui invitaient à semer à telle ou telle période, c’est vraiment du passé », constate-t-il.

Ary Régent s’est construit un fichier de 400 contacts de clients potentiels au sein des entreprises où il livre. Avec Christelle Musin, sa responsable commerciale, il leur adresse un SMS chaque dimanche, précisant la composition des paniers de la semaine plus tous les légumes en supplément. Ceux qui répondent avant 19 heures seront ravitaillés le lendemain, quelques heures après la récolte.

Ce Guadeloupéen devenu francilien puis loir-et-chérien est autant attaché à ses 2 000 m2 de serres neuves et ses 3 hectares de cultures en pleine terre situés dans le quartier de Blois Vienne, qu’à ces moments de convivialité, quand il décrit une recette de potage à la pelure de navets à un ouvrier en mécanique. Chaque paiement se fait de la main à la main. « Pour l’instant, j’évite les intermédiaires ou les transactions en ligne, pour maintenir des tarifs abordables et des salaires corrects. J’ai trois enfants… et trois salariés polyvalents à plein temps que je veux conserver. »

« C’est toujours madame qui commande le panier »

Ses acheteurs sont presque exclusivement des femmes. « Curieusement, c’est toujours madame qui commande le panier et c’est toujours à monsieur que je le remets. D’ailleurs, cela arrive souvent, quand je me signale à la réception, que ce dernier ne soit même pas au courant. Par ici, les hommes ne gèrent pas le budget alimentation. C’est un peu macho, non ? » Lorsque Ary livre à une petite entreprise d’élagage, son meilleur client est la cogérante Brigitte  Lemaire : « J’essaie de convaincre mes gars mais vous savez, les bûcherons sont plutôt branchés chasse et gibier », rit-elle. Mais le maraîcher a du répondant : « Dites leur que le radis noir est excellent pour l’estomac, surtout après une soirée arrosée. »

Le paysan repart. Il est attendu dans un « call center » de 450 salariés, dont l’été fut émaillé de grèves en raison des bas salaires pratiqués par l’entreprise. De jeunes téléconseillères fument aux entrées, tassées sous un préau étroit. Des affiches « Fun Management », « Team spirit » égaient les couloirs. « Mes clients ne sont pas sur la plate-forme, où l’on paie au smic. Je ne livre que là-haut, dans les bureaux », soupire-t-il. En sortant, une téléconseillère lui demande une adresse Facebook pour en savoir plus sur ces paniers locaux et bios.

Collectif de producteurs bio

Quand le Rassemblement national tracte à l’extérieur de cette usine d’injecteurs à moteurs diesel, Ary lui s’engage directement sur le parking à la rencontre des ingénieurs et des techniciens. Généralement, le groupe de cols-blancs s’approche le premier, suivi d’une poignée de cols-bleus. Chose rare, la direction prend en charge 40 % du coût du panier. « Malgré cette offre, ça ne se bouscule pas. Mais j’ai trouvé la parade. Quand je croise des travailleurs, je leur lance : “Dites bien à vos épouses que mes légumes reviennent moins chers qu’au supermarché”. »

Les légumes que livre Ary Régent à Blois.

Les légumes que livre Ary Régent à Blois. JORDAN POUILLE / LE MONDE

Auchan à Vineuil, Cora à Villebarou, Casino à Onzain, Carrefour à La Chaussée-Saint-Victor : les grandes surfaces encerclant Blois ont désormais toutes un étal dédié aux petits producteurs, bio ou non, présentés en photo à côté de leur récolte. « On m’a approché plusieurs fois mais j’ai trop peur de tomber dans la monoculture. Si une enseigne me réclame 50 puis 100 puis 500 salades chaque semaine, tout mon modèle s’effondre. »

Ary fait partie d’un collectif régional de producteurs bio. C’est à eux qu’il achète des légumes qui parfois lui font défaut : « Dépendre des uns et des autres, c’est quelque chose que beaucoup d’agriculteurs ne comprennent pas. Mais je pense surtout au client. Si une semaine, je lui annonce que je n’ai rien, il retournera en grande surface. »

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