De la jungle de Calais au maquis cévenol

Voici un extrait de mon récent reportage chez de jeunes boulangers ayant fait le choix de s’installer à la campagne, dans des villages où les commerces ont disparu. Ici, la rencontre avec Najib Nasary, passé de la jungle de Calais au maquis cévenol. L’exemple concret d’une intégration réussie, au delà des espérances.

« Je fais un pain d’un kilo, qui tient six jours, et tout le monde me l’achète. Je n’ai jamais eu d’invendus. » En chapeau de paille et survêtement, Najib Nasary, 29 ans, a conquis son bout de Cévennes. Cet Afghan, ancien migrant passé par la jungle de Calais, est devenu le premier boulanger de Soudorgues (Gard), paisible village de 300 âmes, qui fourmille d’entrepreneurs : 32 très petites entreprises (TPE) y sont installées, du menuisier-ébéniste à l’apiculteur en passant par le guide de montagne pour randonneurs malvoyants. Un patron de Neuilly-sur-Seine y a même domicilié le siège de son agence de pub, « par solidarité ».

Najib tient son fournil près d’un temple protestant et d’une école dont la classe unique rassemble des élèves de la maternelle au CM2. Il vend sa production dans une supérette dont la marge est dérisoire et où des bénévoles tiennent la caisse. Soudorgues est un savant dosage de résidents secondaires, de néoruraux utopistes, d’artisans courageux et de vieux joueurs de boules votant Front national tout en formant leur boulanger à la pétanque. « C’est un village où l’on aime prendre des initiatives, il n’y a jamais personne pour vous freiner », revendique Jean-Louis Fine, cet adjoint qui héberge Najib. En 20 ans, le village a inversé son ratio de résidents, avec 130 habitations principales et 80 secondaires.

 Najib Nasary est un Pachtoun d’Afghanistan. Il agrandi à Djalalabad, une ville prise par les talibans en 1996. Son père a péri dans un bombardement de la coalition occidentale. Sa mère est morte de chagrin. Neuf mois de marche périlleuse à travers l’Europe ont mené cet enfant unique jusqu’à Paris, puis Calais. « Je me suis installé dans la jungle parce qu’on m’avait dit qu’il y avait beaucoup d’Afghans. Mais, contrairement à eux, je ne voulais surtout pas rejoindre l’Angleterre. »

Dans la jungle, Najib s’est lié avec des bénévoles de l’association Salam, ses premiers amis français. Le 22 septembre 2009, un démantèlement musclé du camp le fait rejoindre Nîmes menotté. Il se retrouve enfermé dans un centre de rétention administrative, aux côtés d’une quarantaine de compatriotes. Un vice de forme – l’absence d’interprète – lui offre un sursis. L’église Saint-Dominique propose le gîte. Le temple protestant de la Fraternité sert les repas. Puis direction Lasalle, dans les Cévennes, où les Afghans côtoient les habitants, participent à des randonnées et à des animations. Le village, indocile, reste fidèle à sa réputation. Pendant la guerre, 15 Justes lasallois avaient accueilli des familles juives. Cet été, le village projette le film anticapitaliste Merci patron !

Najib se retrouve finalement à Soudorgues, un peu plus haut. « Il a montré sa chambre à ses camarades, s’est senti à l’aise tout de suite », relate Wicki Gerbranda, compagne de Jean-Louis. Débouté de sa demande de droit d’asile, il finit par obtenir un titre de séjour d’un an renouvelable, appuyé par une pluie de promesses d’embauche. Un habitant lui offre une Mobylette pour se rendre à Alès, où il décroche son CAP de boulanger. « Je dois beaucoup à mon professeur, Fabrice Hardy », dit-il tout en manipulant la pâte avec dextérité. « J’ai ferraillé pour que Najib ait une démarche exemplaire, obtienne un diplôme. Sans celui-ci, avec un simple titre de séjour, il aurait été trop vulnérable », martèle Jean-Louis Fine.

Son affaire tourne. Najib met même de l’argent de côté. « Il y a six mois, j’ai obtenu mon permis de conduire, et je peux désormais livrer mon pain moi-même. » L’an dernier, il est allé retrouver sa tante, dans un camp de réfugiés au Pakistan. Conformément à la tradition, elle lui a présenté l’Afghane qui lui est promise. « J’espère l’accueillir bientôt. Elle aime beaucoup la nature, nous serons très bien ici. » Ce samedi soir, après avoir enfourné des dizaines de pizzas pour les villageois, le boulanger de Soudorgues se roule une cigarette, ingurgite un litron de jus d’orange et raccorde un haut-parleur à son smartphone gorgé de pop indienne.

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De Paris à Zagreb, par les petites routes

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Lei et moi venons de boucler un périple en voiture, oh pas très grand, trois semaines. J’avais besoin de me rafraîchir l’esprit, de me libérer un peu d’Internet et ses réseaux sociaux de plus en plus monotones car désormais bâtis sur nos intérêts/goûts/attentes, voire même de croiser des gens n’ayant pas été contaminés par la polémique étouffante du burkini.  Nous avons quitté Paris pour la Croatie en passant par l’Allemagne, l’Autriche et la Slovénie. Avec un retour par la Slovénie de nouveau, puis l’Italie. J’ai eu un coup de foudre pour la Slovénie, que je n’imaginais pas du tout ainsi.

Voici un billet de rencontres, de choses contemplées. C’est en vrac. Pour l’instant. J’enrichirai ce billet au fur et à mesure.

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La pudeur de Stojan et son fils Stefan. Ils sont paysans, producteurs de lait et yaourts. Ils ont 24 vaches, trois beaux chevaux et un champ de pommiers. La femme de Stephane est serveuse dans un pub à Bled, près d’un lac grandiose. Les deux hommes se sont lancés dans le circuit court, en fournissant des marchés, des hôtels, restaurants et mêmes des distributeurs automatiques. Note pour plus tard: il faut absolument que je retourne à Kranjska Gora, près de la frontière avec l’Autriche.stojan stefanPlus loin à Lubiana, via Airbnb, nous avons loué l’appartement d’un coach sportif, également mannequin pour Dacia.

A Eracléa, à une cinquantaine de kilomètres de Venise, où nous faisons halte pour déjeuner. Le taulier du Chinaski Musik Pub, un bistrot à la gloire de rock, nous sert deux plats délicieux. Au comptoir soixantenaire élégant, au polo bleu clair avec un col relevé, nous offre nos consommations. Puis s’avance lentement, avant d’entamer la conversation. Gianduccio parle anglais. Il était le médecin du village pendant trente ans, spécialiste des veines et des phlébites. Il vient de prendre sa retraite et nous raconte sa nouvelle vie, à Dubai, Emirats Arabes Unis. Au printemps il y a rejoint son gendre chirurgien esthétique, “jeune et formé à Londres”. Epaulé par un investisseur local, cet homme a inauguré une “clinique italienne”: un centre médical privé plutôt destiné aux femmes, avec du personnel médical exclusivement italien, apparemment gage de qualité. “Moi, je vais me charger du diabète. Dans le Golfe, les gens mangent très sucré, figurez vous. Mon gendre s’intéresse aux jeunes couples pour qui les yeux, le nez sont très importants”. Marco pense que sa clinique sera un réussite. “La ville compte beaucoup de médecin égyptiens, syriens, indiens mais ils n’ont pas vraiment le niveau”.

(photo smartphone)

(photo smartphone)

Crémone, en Lombardie, est la capitale mondiale du violon depuis la Renaissance. C’est là qu’est né le créateur du fameux Stradivarius. Dans une ruelle, Lei et moi avons rencontré monsieur Rhee. Ce Sud-coréen a quitté son pays pour apprendre le métier de luthier et ouvrir son propre atelier. Monsieur Rhee fabrique trois instruments par an, à partir de bois d’érable, principalement. (Photo: JP)

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Sur la plage des Esclamandes, quartier de Saint-Aygulf, à Fréjus, j’ai d’abord salué deux jeunes femmes et un homme tatoué, tous portant le t-shirt noir des Sea Sheperd, cette ong lancée par le charismatique justicier des mers Paul Watson. Assis sur la même serviette rose, ces trois-là ne m’ont pas répondu. Peut-être se prennent-ils pour des Hells Angels. J’ai marché deux pas de plus pour rencontrer Florence, 40 ans et salariée chez UPS. Elle est l’un(e) des bénévoles varois qui, depuis le 22 juillet, se relaient pour surveiller une petite cloche grillagée posée sur les 80 oeufs qu’une tortue femelle a déposés un beau matin sur ce bout de plage de Saint-Aygulf. Certes, nous sommes à côté d’une discothèque en plein air et d’un loueur de jetskis… le sable vibre, littéralement: il y a des endroits plus sereins pour venir pondre ses oeufs. A partir de 19h30 et jusqu’au lever du soleil, c’est un vigile en uniforme qui prend le relais. Assis sur sa chaise en plastique, payé pour un mois par Véolia, le colosse veille à ne pas entrer dans le champ de vision de cette caméra infra-rouge rotative installée par des scientifiques et censée épier le moindre mouvement de coquille. Le gardien, comme les bénévoles en journée, prend la température du sable toutes les deux heures. Et éloigne les prédateurs. L’éclosion est imminente.

saint aygulf tortues

(photo smartphone)

Hasta la vista.

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Grande nouvelle: Li Xue a obtenu son hukou !

li xue au travail

A 23 ans, Li Xue – cet enfant surnuméraire ayant, comme des millions d’autres, grandi sans identité parce qu’en infraction avec la loi sur l’enfant unique – vient d’obtenir ses papiers, une existence légale ! Ce qui l’autorise à ouvrir un compte en banque, accéder aux soins hospitaliers, étudier, travailler légalement, se faire vacciner, passer son permis de conduire… et même se marier. Li Xue m’a appris la bonne nouvelle le 18 septembre, via la messagerie WeChat. Son premier voyage fut un séjour à Tianjin avec le numéro de sa carte d’identité inscrit ostensiblement sur son ticket, qu’elle photographia. J’imagine qu’elle avait une grosse pensée pour son père, décédé récemment, et dont le combat fut cette reconnaissance d’une existence légale pour Li Xue.

Il y a longtemps, j’avais promis à Li Xue de lui faire découvrir la France le jour où elle aurait un passeport et l’envie de voyager si loin. Elle ne l’a pas oublié ;) et je commence à réfléchir. Peut être monter une collecte pour son vol, son visa si de belles âmes veulent également se joindre à moi. Vos suggestions sont les bienvenues.

li xue rue

Avec Li Xue et sa grande soeur Li Bin:
li xue li bin jpVous pouvez vous familiariser avec le combat de Li Xue, en lisant Le Tigre et le Moucheron (Arènes, nov. 2014), écrit par votre serviteur. Ou revoir le superbe documentaire de Marjolaine Grappe, diffusé sur Arte l’an dernier.

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La douceur du Haïku – La Vie hebdo

Parution 15 septembre 2016 – Ce qui me réjouit particulièrement ici, au delà de la découverte réjouissante du livre de Pascale Senk, c’est d’avoir pu illustrer mon papier avec une photo prise à Cinque Terre, Italie, lors d’une randonnée au tout début du printemps. J’étais, ce matin-là, émerveillé par le paysage qui s’offrait à moi et à ce pêcheur solitaire.

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Les drones sont lâchés ! QG magazine (print & online)

Pour l’édition papier, un article court qui rappelle ce qu’est le quadicoptère immersif:

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Pour le site, j’ai assisté à compétition internationale près d’Aix en Provence et rédigé ce reportage (texte et photos). Un grand merci à Alexandre Lazerges pour sa confiance et à toute la communauté des pilotes FPV .
http://www.gqmagazine.fr/culture-web/hi-tech-story/articles/une-drone-de-course-sur-les-champs-elysees/45782

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Enquête sur le pain quotidien – La Vie

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Raconter Saint-Etienne du Rouvray

Pour La Vie, j’étais allé à Saint Etienne de Rouvray, quelques heures après le meurtre du Père Hamel. Nous bouclions à 18h. Et là je me suis retrouvé sur un itinéraire balisé par les gendarmes, au milieu d’un déluge de journalistes tv parisiens, quasiment un voyage de presse où chacun allait interroger le barbu-près-de-la mosquée, le voisin-qui-connait-bien-la-famille-du-suspect, les catholiques-attérés. Derrières leurs caméras, certains confrères étaient dans l’empathie à outrance, espérant des confessions. D’autres au contraire, enchainaient les plateaux et n’affichaient aucune émotion. Sans parler d’un binôme anglo-saxon proposant de l’argent aux gamins dans l’espoir d’obtenir des images Facebook des assaillants. Déroutant.

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Mon magazine a bouclé vers 19h. Je me suis posé dans un Quick, avec Wifi, pour rédiger et envoyer mon papier qui entrait dans un dossier plus dense, bâti par toute la rédaction à Paris. Je suis resté jusqu’à minuit, comme deux journalistes, pour assister au tout dernier prêche de la journée. Rien de particulier, si ce n’est une salle bondée.

J’accompagnais un papi sortant de la mosquée. Il me raconta son arrivée en France dans les années 80, sa gratitude pour les édiles locaux d’avoir bâti une ville agréable. Dehors, au carrefour, nous observions douze jeunes hommes en barbe et djellabas glousser devant leurs smartphones. J’ai eu envie de comprendre cette euphorie au terme d’une journée si sombre. “N’allez pas les voir. Ils vont prendre ça comme une provocation et cela va vous attirer des ennuis. Ces jeunes je les connais. Quand ils étaient gamins, j’empêchais les miens d’aller jouer avec eux. Tant qu’ils n’ont pas quarante ans, ils n’ont pas la sagesse”. Une grosse dame blonde en minijupe sortit de sa vieille Peugeot et les informa qu’elle ne travaillerait pas ce soir…

Mon papier.

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L’Amitié – Parutions La Vie

Voici ma contribution à un numéro estival consacré à l’amitié, pensé sous la forme d’un abécédaire. Il m’a été confié les lettres I, U et V.

Pour la lettre I, je suis parti assister à un rassemblement de juifs et catholiques à Paray-le-Monial. Pour le U, j’ai rencontré les écoutantes bienveillantes du numéro S.O.S Amitié près de Paris. Pour le V, je suis parti à un grand rassemblement de bikers Harley Davidson à Tours. Merci La Vie !

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Nefs à neuf – Enquête La Vie – Juillet 2016

Voici une enquête sur la restauration d’églises. Comment s’y prendre, réussir son financement, sur quels organismes s’appuyer… Où l’on se rend compte que la mobilisation autour d’un projet est aussi importante que le résultat final.

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Châteaux chinois LE MONDE | 27.06.2016

Propriétaires de vignobles, Jack Ma, le fondateur d’Alibaba, et l’actrice Zhao Wei, investissent dans la vente en ligne de crus bordelais. Leur cible : 700 millions d’internautes chinois.

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TEXTE

Les réceptionnistes du château de Sours, en Gironde, sont sur les dents. L’une d’elles, en blouse blanche, court après le visiteur : « Vous n’avez pas vu le panneau ? Nous sommes en plein chantier ! » La longue file de camionnettes d’artisans stationnées sur le gravier en atteste.

Le château et ses 80 hectares de vignes plantées sur le territoire de Saint-Quentin-de-Baron forment le premier des trois vignobles bordelais acquis en à peine six mois par Jack Ma, le fondateur d’Alibaba, le champion du commerce en ligne en Chine. M. Ma est la deuxième fortune du pays.

« On ne sait jamais quand il va nous rendre visite, avance la réceptionniste. Il nous a demandé d’éloigner la presse, mais comment distinguer le client du paparazzi ? »

Lundi 23 mai, Jack Ma était à Bruxelles pour rencontrer le roi des ​Belges, Philippe, et annoncer l’ouverture prochaine d’une succursale européenne d’Alibaba. Dans la foulée, il signait le rachat de Château Pérenne, à Saint-Genès-de-Blaye, et de Château Guerry, à Tauriac, au magnat du vin français Bernard Magrez, pour 12 millions d’euros.

« Achat plaisir »

Dans le village lilliputien de Saint-Hippolyte, aux chemins embouteillés par les engins de chantier, règne la même agitation. C’est là que trône Château Monlot, un vignoble d’appellation Saint-Emilion, acheté en 2011 par l’actrice et réalisatrice Zhao Wei, grande amie de Jack Ma et mariée à Huang Youlong, un homme d’affaires singapourien.

A l’époque, la presse française saluait l’« achat plaisir » d’une artiste glamour, ignorant tout de ses ambitions décomplexées. En Chine, la star de Mulan (2009) et de Lost in Hongkong (2015) était pourtant décrite par la presse comme la « Warren Buffett du show-business », du nom du milliardaire américain qui a bâti sa fortune sur ses coups de flair légendaires. Du smartphone au lait de coco, 120 marques ont déjà utilisé la belle quadragénaire dans leurs publicités.

A l’été 2014, Zhao Wei et son mari, qui siège au conseil d’administration d’Alibaba, investissent 400 millions de dollars (351 millions d’euros) dans Alibaba Pictures, une énième étoile dans la constellation de Jack Ma, spécialisée cette fois dans la production de longs-métrages hollywoodiens et européens. Après seulement six mois d’une cotation boursière euphorique, le couple a doublé sa mise. Fin 2015, la star ajoutait à son palmarès le Château Senailhac, à Tresses, et ses 57 hectares de bordeaux supérieur.

Zhao Wei « veut plus grand »

Château Monlot, il est vrai, péchait par sa modestie : à peine 6,7 hectares de vignes engoncées entre une route départementale et une voie ferrée. Plusieurs dizaines d’ouvriers portugais s’y activent pour donner vie à une gigantesque demeure, avec tours et murs de pierre ocre, en lieu et place d’une plus modeste maison de maître. Château Monlot sera achevé en mai 2017.

Pour Bernard Lauret, maire de Saint-Emilion, « la Chinoise, très respectée ici, veut plus grand. Elle est en train de racheter des parcelles de vigne çà et là, toujours sur le territoire de Saint-Emilion, pour augmenter sa production. Elle devrait atteindre une vingtaine d’hectares très rapidement. Mme Zhao cherche une bonne assiette foncière ».

Un hectare de vigne à Saint-Emilion peut se négocier aujourd’hui jusqu’à 2 millions d’euros, rendant le retour sur investissement tout à fait dérisoire, sauf si l’acquéreur se dote d’une féroce stratégie commerciale.

Sur ​Senailhac et ses 57 hectares, Yves Blanc, 79 ans, vigneron et agent immobilier expert de la région, n’aurait pas parié grand-chose. « Je me suis dit que l’actrice ne voudrait jamais d’un domaine traversé par une énorme ligne à haute tension. Je n’ai pas osé lui proposer, ni à personne d’autre d’ailleurs », dit-il. Superstitieux, les Chinois redoutent les bâtisses plantées aux abords d’un cimetière ; mais ils ne s’embarrassent pas des pylônes électriques.

« De formidables commerçants »

Aujourd’hui, les bouteilles de Senailhac sont distribuées sur Tmall, le site de vente de produits de beauté, de mode et de gastronomie de Jack Ma, sous le nom de « Monlot Bordeaux ». Chaque étiquette est ornée du croquis du futur Château Monlot – pourtant situé à 30 kilomètres de Senailhac – et s’accompagne d’un autographe de l’actrice.

Sur cette boutique en ligne, proposée aux 700 millions d’internautes chinois, le chaland se laisse enivrer par le récit d’une star épicurienne, tombée amoureuse du travail de la vigne et du savoir-vivre français.

Les plus aisés opteront pour une bouteille de Château Monlot Grand Cru classé Saint-Emilion à 150 euros. Les autres jetteront leur dévolu sur le Monlot Bordeaux à 32 euros la bouteille, soit du simple bordeaux supérieur que l’ancien propriétaire vendait en son temps autour de 11 euros, sous le nom d’Excellence Senailhac. Du travail d’artiste…

Yves Blanc s’enorgueillit d’avoir été le premier à conclure une vente de vignoble bordelais à un Chinois. En 1997, il propose un saint-émilion, le Château Haut Brisson, situé à ​Vignonet, à Steve Kwok, un riche banquier hongkongais.

« Depuis, le profil de l’acheteur chinois a bien changé, constate l’agent immobilier. Je les trouve de plus en plus jeunes. Ils dorment trente-cinq heures par semaine et marchent avec un iPhone dans chaque main. Ils ont compris qu’ils devaient s’entourer des bonnes personnes pour monter leur vin en gamme [Zhao Wei a sollicité Jean-Claude Berrouet, l’ancien œnologue de Château Petrus] mais ils veulent surtout aller plus loin. Ce sont de formidables commerçants. »

« Salon du vin et de la bière en ligne »

En 2012, la Compagnie shanghaïenne du sucre, de la cigarette et du vin (SSCW) s’emparait de 70 % du négociant français Diva Bordeaux et lui promettait de favoriser la distribution des vins de Bordeaux en Chine. Quatre ans plus tard, les investisseurs chinois s’affranchissent des intermédiaires.

Toujours avec Jack Ma, et deux autres milliardaires, Zhao Wei vient de lancer Cellar Privilege, sa propre société de négoce. L’entreprise distribue les bouteilles d’une soixantaine de châteaux bordelais – parmi lesquels les quatorze propriétés de ses fondateurs – sur Internet. Ceux-là seront en première ligne pour le « Salon du vin et de la bière en ligne », annoncé par Jack Ma pour le 9 septembre.

Dans la grande salle de réception de Senailhac, mardi 28 juin, une centaine de petits ​producteurs doivent assister à une conférence inédite de Huang Ai Zhu, la responsable des « marchandises importées » chez Tmall. ​

Ce rapprochement opéré par Cellar Privilege pourrait permettre à ces vignerons de gérer leur propre boutique en ligne, à destination du marché chinois, et même du marché occidental. Début mai, l’entreprise chinoise tenait un stand à la Wine Fair de Londres. « Nous ne souhaitons pas dépendre entièrement du marché chinois. Les occasions de développement sont nombreuses au Royaume- Uni, aux Etats-Unis ainsi qu’au Canada », explique Sophie Baron, cadre de Cellar Privilege, formée en Asie.

« Pas de problème de banque »

A Grignols, à 75 kilomètres de Bordeaux, il y a deux mois, une autre quadragénaire chinoise ambitieuse, Mme Kuang, s’est elle aussi offert un petit domaine, le Château de Fontalem, pour près de 2 millions d’euros.

Le vendeur, Claude Renaud, a 94 ans. A l’hiver 1955, son père avait cédé le Château Couperie à l’avionneur Marcel Dassault, qui obtiendra plus tard son classement en Saint-Emilion Grand Cru classé. Soixante ans ont passé et c’est l’empire du Milieu qui, cette fois, frappe à la porte.

Dans le Bordelais, une vente de domaine sur deux se fait désormais au profit d’investisseurs chinois. « En six ans, nous avons vendu une ​dizaine de domaines à des investisseurs chinois. Certains aiment le vin, d’autres ont des capitaux à sortir du pays. Parfois les deux à la fois », observe Marie Destang, belle-fille de Claude Renaud, qui gère avec lui sa petite agence immobilière à Grignols.

Les Chinois, dit-elle, ont « de gros avantages : ils ont les moyens et pas de problème de banques. Par ici, elles sont très frileuses quand il ne s’agit pas de grands vins comme du Saint-Emilion ».

A Fontalem, pendant vingt-six ans, le dynamique nonagénaire, né au milieu des vignes, a lutté face à 40 hectares de terres indociles. Il a replanté des vignes sur 10 hectares, combattu le mildiou, retapé une bâtisse abandonnée et redonné vie au domaine, jusqu’à produire 60 000 bouteilles de bordeaux supérieur par an.

« Un chantier pha-ra-o-nique ! »

« Ce fut ma deuxième vie, après la retraite. Et en 2015, avec mon épouse, nous avons commencé à réfléchir à l’avenir, à notre vie d’après, explique l’ex-châtelain, qui boit un verre de vin à chaque repas. Mes deux fils [l’un écrivain, l’autre marin] avaient pris une autre direction, eux aussi sont âgés, et je me suis dit qu’il fallait vendre avant de perdre cette énergie nécessaire à l’entretien du vignoble. »

Premiers intéressés : « Des Français et des Belges. Mais vous savez ce qui les embêtait ? La distance. La propriété est à quarante-cinq minutes en voiture de Bordeaux. Ce sont des hommes d’affaires, des patrons, qui veulent installer femme et enfants dans le château. Or l’éloignement les rebute, surtout s’il faut scolariser les gamins en ville. »

Et puis Mme Kuang est arrivée : « Cette charmante dame est tombée amoureuse de la maison, de ses jardins ombragés, de l’étang mitoyen. “Un coup de foudre”, m’a-t-elle assuré. »

La femme d’affaires de Shanghaï, qui prospérerait dans l’hôtellerie et les cosmétiques, prévoit de faire halte à Fontalem juste quelques semaines par an, au moment des vendanges. « Mais elle promet des investissements très lourds. Les longs bâtiments servant à accueillir les barriques et les cuves vont être transformés en appartements de luxe pour visiteurs fortunés. Et elle fera creuser des souterrains pour y aménager des chais. Vous vous rendez compte ? Un chantier pha-ra-o- nique ! », s’enthousiasme Claude Renaud, qui va pouvoir enfin lever le pied. Cet été, il coulera des jours heureux dans sa villa de la Teste-de-Buch, à fumer son cigare vespéral en contemplant le bassin d’Arcachon.

Dans le Bordelais, il se murmure à présent que Li Wing-Sang, industriel de l’éclairage par diodes électroluminescentes (LED) et nouveau patron du FC Sochaux, le club de foot ​racheté à la famille Peugeot, lorgnerait le Château Saint-Georges. Un domaine de 45 hectares doté d’une fastueuse bâtisse du XVIIe siècle d’où l’on aperçoit la cité médiévale de Saint-Emilion.

Qu’importe si les héritiers ne sont pas tous d’accord pour vendre, l’homme d’affaires chinois est patient et se « contenterait » volontiers d’une participation… majoritaire. Une hypothèse que veut à tout prix écarter Jean-Philippe Janoueix, déjà propriétaire de trois châteaux, copropriétaire de celui- ci depuis trois ans et même son directeur depuis octobre 2015. « Si un jour certains actionnaires venaient à céder leurs parts, j’exercerais mon droit de préférence », prévient-il.

Jordan Pouille

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