Parution – Le Monde – Reportage à la maison d’arrêt de Tours #canicule

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La canicule en prison : « A un moment, j’avais les étoiles qui montaient »

A la maison d’arrêt de Tours, où le thermomètre affichait 40 °C vendredi, détenus et surveillants tentent de faire face à la chaleur dans une prison en sureffectif, mais où la climatisation a enfin investi les parloirs.

Par  Jordan Pouille

Il fait 40 °C aux abords de la maison d’arrêt de Tours, édifiée en plein centre-ville. Les grillages qui rehaussent les murs de son terrain de football sont sertis de pochons multicolores, autant de projectiles jetés depuis la rue de la Prévôté mais ayant raté leur cible. Sous bonne escorte, on traverse le parloir dont les six cabines sont, depuis vendredi 28 juin au matin, dotées de la climatisation. « L’été, tout le monde suffoquait et des mamans n’amenaient plus leurs enfants à cause de ça, dit un surveillant, avant d’enfiler ses gants de palpation. La fraîcheur, c’est le meilleur moyen pour baisser la tension. » 

Construite en 1934, la prison compte 112 cellules avec lavabos, réparties sur trois niveaux. Les portes sont en chêne massif d’un côté, en fer de l’autre. « Nous sommes en sureffectif, vous ne trouverez que des lits superposés de deux ou trois niveaux. Mais, au moins, il n’y a pas de matelas au sol », prévient Christophe Tribouillard, capitaine pénitentiaire et adjoint au chef d’établissement. Jusqu’à cette année, à part celles réservées aux huit mineurs, aucune cellule ne comptait de prise électrique en dehors d’une sortie pour le téléviseur. Les nouvelles prises, actuellement en cours d’installation, vont enfin permettre aux détenus d’y brancher un ventilateur ou un frigo de location. Depuis le début de l’épisode caniculaire, les prisonniers les plus âgés ou chétifs ont été déplacés dans les cellules du rez-de-chaussée, là où il fait plus frais. Berevan*, 67 ans dont quarante-six en France, en fait partie. Ce Kurde râle sur ses appareils auditifs toujours sous scellés puis embraie sur la canicule. « J’ai mis une serviette trempée à la fenêtre car le soleil cogne dur dès midi. Mais on ne va pas se plaindre. Là d’où je viens, aux portes du désert, c’est la canicule de mars à novembre. »

« La coursive, l’un des rares endroits où l’on respire ces temps-ci »

Igor, incarcéré depuis un an dans l’attente de son jugement, travaille à la maintenance contre quelques euros. Les gardiens le sollicitent pour un robinet cassé, une poignée branlante ou un coup de pinceau. « Comme je n’aime pas aller en promenade dans la cour, ce job me permet de sortir et de passer du temps dans la coursive, le long des cellules, un des rares endroits où l’on respire ces temps-ci. »L’homme partage 9 mètres carrés avec un détenu plus âgé. « Je lui ai laissé le lit du bas, un peu plus frais. » Il se tourne vers Nelson Francomme, le chef des détentions :

« Chef, je sais bien qu’on n’est pas là pour rigoler, mais à travers la grille de ventilation on ne sent rien, aucun air ne circule. Moi, je fais du diabète, alors hier, pendant un moment, j’avais les étoiles qui montaient ? 

— C’est peut-être bouché, on va regarder ça », lui répond le fonctionnaire pénitencier.

Dans la cour, rares sont les détenus à faire des pompes ou les cent pas : la plupart rasent les murs pour embrasser l’ombre du préau. Contrairement à la maison d’arrêt de Blois, celle de Tours n’offre pas de brumisateur. Alors on laisse un robinet couler, pour créer une pataugeoire et rafraîchir un peu cette dalle de béton. Ce soir, comme à midi, chaleur oblige, chacun mangera un repas froid.

En quittant la maison d’arrêt, on croise un dernier gardien, délégué syndical SPS (Syndicat pénitentiaire des surveillants). « Vous pourrez écrire que cela fait des années qu’on demande à l’administration un vrai attirail pour empêcher les colis projetés depuis la rue. Les jeunes, dans la cour, ils se font la courte échelle pour les récupérer. Quand on est cinq et qu’ils sont quarante, on ne peut pas faire grande-chose. » Son collègue abonde : « L’autre jour, j’ai trouvé une pince coupante. On est même tombé une fois sur de la coke. Mais c’est surtout du cannabis. La fumette sous 40 °C, c’est jamais très bon. »

https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/06/29/la-canicule-en-prison-a-un-moment-j-avais-les-etoiles-qui-montaient_5483188_3224.html?fbclid=IwAR2ksv7JrX7BZCb4gziXIBwXh6z1tOf-EkXpZ_qdA8OzmyzKygPzQPqD01g 

 

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Parution – La Vie – Déambulation au Clos Lucé

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Dans leur usine sarthoise, des ouvriers licenciés continuent d’espérer «pour ne pas mourir comme des chiens»

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A Bessé-sur-Braye, dans la Sarthe, les salariés licenciés de la papeterie géante d’Arjowiggins n’ont pas abandonné leur usine. Ils maintiennent les machines en veille, dans l’espoir d’un sursaut de l’État.

Bessé-sur-Braye (Sarthe), de notre envoyé spécial.– Deux mannequins pendus, des croix blanches alignées de chaque côté de la chaussée, un « patron = meurtrier » peint en lettres rouges sur les murs extérieurs : rien n’a bougé aux abords de l’usine de papier Arjowiggins de Bessé-sur-Braye (Sarthe), depuis l’annonce de sa liquidation judiciaire le 29 mars dernier. Un décor lugubre qui a manifestement dissuadé Jacqueline Gourault, la ministre de la cohésion des territoires, de s’en approcher. Lors d’une récente visite de soutien à l’industrie sarthoise, elle évita cette papeterie bicentenaire pour qui le glas avait sonné.

L’usine, propriété d’une holding financière jusqu’à sa cession, fut pourtant le fournisseur des affiches de papier ignifugé du métro londonien, un des leaders de la carte à jouer et le fabricant exclusif des cartes Pokémon à collectionner. Le PDG du groupe a ordonné l’arrêt de la production deux jours après l’annonce du redressement judiciaire le 8 janvier. « J’étais de l’après-midi », se souvient Stéphane, un employé. « On était en train de remplir les cuves de pâte à papier, j’avais des compos dans les pulpes que je commençais à peine à envoyer. À 15 heures, le téléphone a sonné : “On arrête l’usine, terminé”. J’ai été abasourdi. »

Le 24 avril, l’un des 568 salariés mis au chômage s’est suicidé quelques jours après avoir reçu sa lettre de licenciement. Il avait un enfant, et trente-trois ans de maison.

Malgré la fermeture, personne n’a encore éteint les néons de la « papèt’ ». Une trentaine d’anciens salariés, ingénieurs ou contremaîtres payés à 150 % de leur ancienne paye par le mandataire judiciaire, se relaient jour et nuit. Ils ont déjà dressé l’inventaire des machines et engins de manutention, évalué le stock des matières premières, repéré tous les déchets et fait expertiser la valeur des machines. Quand ils ne chargent pas les camions d’anciennes commandes à honorer, ils tuent le temps dans les bureaux, devant des écrans de télésurveillance. Ils sont la « cellule de garde ». 

« Mais n’y a-t-il pas, parmi eux, des gens qui nous savonnent la planche ? se demande un ouvrier. Parce que quand ils nous annoncent trois camions, il y en a sept qui débarquent. Il suffit qu’une seule machine parte en catimini, qu’un seul maillon de la chaîne de production disparaisse et on est mort. » Avec une douzaine de camarades vigilants, il joue les sentinelles devant l’entrée principale, sous un abri. Un pot à tabac, un thermos de café et quelques saucisses froides s’étalent sur une table pliante. Ils forment, pour ainsi dire, la « contre-cellule de garde ». 

« Vous voulez visiter l’usine ? Tant qu’on est là, profitez-en. » S’ensuivent trois bonnes heures de déambulation guidée, qui permettent de prendre la mesure d’un gâchis industriel. À Bessé-sur-Braye, quatre usines dont une filature et une imprimerie ont fermé ces dix dernières années, entraînant la perte de 330 emplois. « Nous sommes isolés, loin des axes routiers. Heureusement, il y a encore Arjo, sinon la commune pourrait disparaître », disait en 2012 le maire de la commune. À chaque fois, Arjowiggins – aux carnets de commande pleins — servait de bouée de secours pour les chômeurs dont les contraintes les empêchaient de quitter le territoire.

Les bâtiments de la papeterie s’étalent sur sept hectares, une rivière tumultueuse traverse le site. Le premier hangar est déjà hors normes : une montagne de balles de pâte neuve de 250 kilos chacune, en provenance de forêts scandinaves ou sud-américaines, avoisine une autre montagne de pâte à papier recyclé, produite dans une usine Château-Thierry, elle aussi du groupe, mais récemment cédée à un papetier allemand.

La machine à papier no2 et sa grande sœur, la no3 sont deux cathédrales d’acier qui, ensemble, inondaient le monde d’un papier couché – idéal pour imprimer des photos – de la meilleure qualité. La 3 est aussi haute qu’un immeuble de quatre étages et atteint 200 mètres de long. On y grimpe par un dédale d’escaliers métalliques. Le flux de pâte arrive à la « caisse de tête », pour mieux s’étaler sur une « toile de formation », toute bleue, et former une grosse feuille de papier, épaisse et gorgée d’eau.

« Moi, quand je vois ça, j’ai mes poils qui se hérissent », dit Michael, un colosse. Laurent, son collègue, poursuit : « Tout le boulot de la machine à papier consiste à étaler et enlever l’eau ajoutée en amont. On passe de 1 % de fibres et 99 % d’eau à 3 % d’eau et 97 % de fibres à l’arrivée. »

Le savoir-faire est partagé par des techniciens aux appellations uniques : un “gouverneur” qui surveille l’épuration, un “sécheur” et ses cylindres alimentés en vapeur, un “conducteur général” et un “conducteur des cassés”, qui réintroduit le moindre déchet interne dans le cycle de fabrication. Au bout du rouleau, dans un vacarme assourdissant, une bobine de papier était attendue.

Lorsqu’elle atteignait 25 tonnes, après 40 minutes seulement, on la déplaçait vers la machine suivante, la « coucheuse ». Grâce à une valse de rouleaux compresseurs, les travailleurs pouvaient changer la texture, l’épaisseur et l’apparence du papier, selon les besoins. Toutes ces machines ronronnent et clignotent encore. Une fine poussière blanche recouvre les écrans de contrôle : tout est en veille.

« Il faudrait les ingrédients nécessaires pour faire mes sauces, soit du latex, de l’amidon, du carbonate… Mais une journée suffirait pour tout remettre en marche ! » assure Laurent, le chef de « cuisine » qui se demande tout de même s’il aura la force de se remettre aux 5×8, soit deux matinées, deux après-midi, deux nuits suivies de quatre jours de repos. « Si l’usine reprend, on sera quelques anciens à ne pas vouloir être ré-embauchés parce que c’est un rythme éprouvant. Mais ceux qui resteront ne feront que du papier qualitatif, pas du prospectus. Alors l’usine sera vraiment rentable. »

Les salariés reprochent à Pascal Lebard, le PDG de Séquana Capital, d’avoir gaspillé les 200 millions d’euros d’argent public injectés par la Banque publique d’investissement (BPI) – qui détient 15,42 % du groupe – et accéléré la chute de la production papier pour que s’affranchisse Antalis, le bras commercial d’Arjowiggins, devenu leader européen de la distribution de papier.

« Nous vendions 30 à 40 % de notre papier à perte, le papier glacé, pour qu’on reste compétitif, mais ça n’empêchait pas Antalis de se prendre une grosse marge en le revendant. Surtout que de nombreuses commandes ne transitaient même pas vers leurs entrepôts », affirme un ouvrier amer devant des bobines emballées, étiquetées Antalis et promises à une imprimerie polonaise. « Des routiers nous disaient qu’ils allaient directement vers les imprimeries. Alors Antalis était payé à quoi faire ? »

Depuis l’arrêt de la production, Antalis propose à ses clients imprimeurs français du papier recyclé autrichien, d’un papetier sud-africain. « Pour l’instant, ce n’est pas la même chose. Le toucher n’est pas le même. Je ne vous parle même pas des cartes à jouer », assure Laurent, le chef de « cuisine », en expliquant les spécificités selon les pays demandeurs. « Entre les fines feuilles cartonnées, on mettait de la colle bleue pour les clients japonais, de la rouge pour les Turcs. Et de la noire bien épaisse pour les casinos de Las Vegas… » Un filtre idéal pour ne pas exposer son jeu.

Naturellement, cette fermeture brutale assomme déjà plusieurs commerçants et artisans de Bessé-sur-Braye et des environs. Le fabricant de palette sur mesure s’est retrouvé avec 200 000 euros d’impayé et a dû licencier. L’électricien qui intervenait à toute heure, à la moindre défaillance du transformateur, a perdu son principal client. L’opticien qui fournissait les ouvriers en lunettes de sécurité fait grise mine. Dolorès Bourgouin tient la boulangerie-pâtisserie du Pétrin qui chante à Bessé, rue Jean-Jaurès. « Depuis l’arrêt d’Arjo, mes ventes de casse-croûte ont chuté de moitié. Alors j’ai renoncé à refaire la devanture et je ne reprendrai plus de jeune en alternance. Maintenant, on serre les dents. »

À Saint-Calais, une commune voisine, la bijoutière âgée venait tout juste de retrouver un repreneur, qui se ravisa à l’annonce de la fermeture d’Arjowiggins. « Pour faire changer une pile de montre et remplacer un bracelet, c’était elle ou Vendôme, à 30 km », regrette Béatrice, la cinquantaine. Salariée d’Arjo depuis trente ans, au service des expéditions, elle est retournée à l’usine pour récupérer ses derniers Chèques-Vacances. « Je serai sans doute au Smic, avec zéro ancienneté, mais je réfléchis à devenir aide à domicile auprès des personnes isolées, car, ici, c’est tout ce qui va rester. Je serais prête à démarrer tout de suite, mais le prestataire de Pôle emploi nous tanne pour suivre des formations en tout genre. Je lui ai pourtant bien expliqué que je ne quitterai pas la vallée : mes parents sont très âgés. »

Depuis un mois et demi, une pétition circule sur les marchés comme sur la Toile pour obtenir une nationalisation provisoire – à l’instar du chantier naval STX à Saint-Nazaire en 2017 – le temps de retrouver un acheteur sérieux. Forte de 8 900 signatures, elle sera remise au préfet de la Sarthe lundi 17 juin à midi, en présence de toutes les confédérations syndicales et d’élus locaux. « Parce qu’on refuse de vivre dans un désert et d’y mourir comme des chiens », justifie Nadia Mattia, habitante retraitée du petit village voisin de Lavenay et à l’origine de cette mobilisation.

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Mme Li et la dentelle de Calais: récit d’un fiasco industriel

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Racheté il y a trois ans par un groupe chinois qui lui promettait la lune, Desseilles, l’un des derniers fleurons de la dentelle calaisienne, vient d’être placé en redressement judiciaire. Récit d’un fossé d’incompréhensions.

Jeudi après-midi, Renato Fragoli, représentant des salariés de Desseilles, est sorti par la grande porte du tribunal de commerce de Boulogne-sur-Mer, tandis que la patronne Cloris Li et ses avocats parisiens s’esquivaient par l’arrière. Une soixantaine d’hommes et de femmes, quinquagénaires, attendait le jugement, celui que réclamait aussi la direction : un redressement judiciaire. « On obtient trois mois, les gars, on va pouvoir souffler, car on est tendus comme des arbalètes ! Mais il faut un vrai projet industriel, vous le savez, car ce qu’on veut, c’est bosser. On était 73 familles à espérer cette décision. » L’humeur n’est pas aux applaudissements.

Catherine, peau de nacre et lunettes sombres, est dessinatrice chez Desseilles depuis 1986. De sa patronne, elle dit : « On aurait dit une princesse avec un beau jouet offert par son papa. Madame Li ne savait pas s’en servir, elle l’a cassé et maintenant elle s’en va. »Un résumé pétri d’amertume.

 

Devant le tribunal de commerce, jeudi 6 juin 2019. © Jordan PouilleDevant le tribunal de commerce, jeudi 6 juin 2019. © Jordan Pouille

Fondée en 1847, l’une des dernières usines de dentelle de Calais fut rachetée fin mars 2016 par le groupe chinois Yong Sheng pour 300 000 euros. Pendant trois ans, le groupe a payé les salaires et le loyer rubis sur l’ongle, 250 000 euros en moyenne, puis, brutalement, il a décidé d’arrêter les frais. Dans un contexte de guerre commerciale avec les États-Unis, il prétextait une impossibilité de sortir des capitaux de Chine pour financer une entreprise étrangère, a fortiori déficitaire et de « basse » technologie.

Cette firme de Hangzhou (province du Zhejiang) produit du textile synthétique en rouleaux depuis 1993. Plus tard, elle a ajouté la fabrication d’imprimantes 3D et le placement financier à son éventail d’activités. Avec l’acquisition de Desseilles, Yong Sheng s’offrait sa première usine en Occident. Son fondateur Cheng Li, dans les petits papiers des officiels communistes du Zhejiang si l’on se fie aux articles de presse locaux relatant d’innombrables cérémonies, décida d’y envoyer à la présidence Cloris Li, sa fille, sortie diplômée de l’université polytechnique de Hong Kong quatre ans plus tôt.

L’auteur de ces lignes a rencontré la jeune femme en décembre 2017 puis en mai 2018, au milieu des métiers à tisser, avec l’espoir de documenter cette rencontre entre deux mondes. Des ouvriers en bleu de travail lui faisaient la bise dans les couloirs décatis et Cloris Li, enveloppée dans son carré Hermès, promettait d’ouvrir à Desseilles les portes hermétiques du marché chinois, de moderniser l’outil, de développer la vente en ligne. Elle changea le logo, apporta un scanner, améliora l’éclairage des machines pour soulager la vue des techniciens vieillissants et organisa une exposition à Shanghai… avec des pièces et des dessins de valeur : certains ne revinrent jamais.

Puis au printemps 2018, l’atmosphère se raidit : Cloris Li remercia son chauffeur-interprète, une Chinoise installée depuis longtemps en France, très appréciée des salariés pour sa simplicité et son franc-parler. Elle recruta, en qualité de vice-présidente, Louise-Chen Zhou, formée en France et cadre chez SunCity Group, une société basée à Tremblay-en-France et produisant en Chine des vêtements sous licence Avengers, Game of Thrones ou encore Disney.

Sous ses vastes hangars de tôle, Desseilles n’a rien d’un parc d’attractions mais le lieu vaut le détour tant il mêle une production classique de dentelle sur des métiers électroniques de type Jacquard et une production traditionnelle sur des métiers de type Leavers, des colosses de fonte assourdissants datant du XIXe siècle et qui ne sont plus fabriqués aujourd’hui.

À la Cité internationale de la dentelle et de la mode, édifice calaisien futuriste inauguré en 2009, on explique, outils multimédia à l’appui, que la dentelle Leavers est « la seule qui parvient à reproduire le travail des doigts agiles des dentelières ». Cette dentelle noble nourrit les fabricants de lingerie renommés tels Aubade et Chantal Thomass. « C’est d’une solidité et d’une finesse incomparable ! J’en ai acheté pour ma femme il y a 15 ans, elle les porte encore », raconte Olivier, 50 ans, esquisseur chez Desseilles « passé par presque toutes les dentelleries de Calais à Caudry », dont celles où, malgré la crise accélérée par la levée des quotas d’importation sur le textile chinois en 2005, « les patrons se comportaient comme des rois du pétrole et osaient même revendre des métiers à tisser d’occasion vers la Chine et la Corée ».

Les ateliers Desseilles sont voisins de la dernière teinturerie calaisienne, Color Biotech, elle-même en redressement judiciaire, après avoir déjà beaucoup licencié. Les grandes surfaces de vins et spiritueux pour touristes britanniques complètent le périmètre. L’an dernier, un long mur de béton rehaussé de fil barbelé à lames de rasoir est venu encercler la station de service Total mitoyenne et son parking à camions en partance pour l’Angleterre. « Ça, c’est pour les migrants », nous confie la caissière.

Grisée par une poussée de commandes provisoire, Madame Li refusa de recruter des intérimaires… pour mieux embaucher. « On ne va pas se plaindre mais c’était quand même insensé. On était en difficulté chronique et on passait de 60 à 73 salariés en quelques mois. Moi, j’avais 53 ans, je postulais pour un CDD et on me proposait un CDI direct, quelle aubaine ! » dit un ouvrier-ourdisseur, sur le parking de l’usine. Son collègue, licencié sous l’ancienne direction, fut même réembauché, avec l’ancienneté.

« Vous travaillez pour le prestige »

Olivier l’esquisseur intégra également Desseilles sous l’ère chinoise. « Je suis arrivé trois mois après l’arrivée de Madame Li. Je quittais une société qui venait d’être liquidée. On me proposait 2 600 euros net, le même salaire depuis 15 ans, mais je n’allais surtout pas me plaindre. Le premier jour, j’ai fait le tour de l’usine avec l’un des anciens dirigeants. Je lui ai dit : “Tu te rends compte de l’état des machines que tu vas laisser ?” Il m’a sorti : “T’inquiète pas, ils n’y verront jamais rien parce qu’ils n’y connaissent rien.” Alors, pour moi, les Chinois se sont fait avoir : ils ont acheté une mariée déjà bien habillée. » La direction ne procèdera à aucun audit : ni sur les machines, ni sur les finances. Et ne procédera jamais aux investissements nécessaires, estimés récemment à 400 000 euros.

« C’est simple, tous les devis de rénovation envoyés par nos tullistes restaient lettre morte. Pour les machines Leavers, il fallait juste 80 000 euros pour la maintenance et le retour sur investissement aurait été immédiat. Quel gâchis ! » Des salariés racontent comment, dans ces conditions, les délais de fabrication s’allongeaient jusqu’à l’absurde. « Pour obtenir 10 bonnes pièces, il fallait en produire 15 au minimum. » Ou alors : « À l’arrivée, on sortait des trucs invendables, alors que les dessins étaient prêts depuis longtemps. » Ou enfin : « Chez Noyon [le principal concurrent – ndlr], on commençait le dessin et on livrait la marchandises trois semaines plus tard. Chez Desseilles, avec les Leavers qui se bloquaient sans cesse, ça prenait deux mois ! » Les préconisations répétées d’aménagement de plusieurs postes de travail par la médecine du travail n’ont semble-t-il pas été entendues. Les sièges de bureau cassés et hors d’âge n’étaient jamais remplacés.

 

Cloris Li dans l'usine. © Jordan PouilleCloris Li dans l’usine. © Jordan Pouille

Sans surprise, l’espoir collectif d’un accès privilégié au marché chinois, à cette clientèle aisée amatrice de Made in France, s’est avéré chimérique. « Avant l’arrivée de Madame Li, nous vendions déjà pour Aimer, une marque basée à Pékin. Mais avec elle, c’était le comble : leurs commandes ont chuté. On ne va pas me faire croire que nous n’étions pas capables de produire de la dentelle de luxe pour la Chine ! », confie une opératrice qualité.

« C’est pour ça que pas plus tard qu’il y a deux mois, lors d’une réunion du CE, l’un de nous a demandé à la vice-présidente quel était notre seuil de rentabilité. Vous savez ce qu’elle lui a répondu en souriant ? “Ce n’est pas important. Vous travaillez pour le prestige, pour l’image de marque.” Pour nous, ça n’avait pas de sens. C’est là qu’on a compris que Desseilles allait imploser. »

Hugo Winckler est avocat d’affaires à Neuilly-sur-Seine. Il accompagne les investisseurs chinois dans leurs transactions et tourments administratifs. Sollicité brièvement lors du rachat de Desseilles, il explique que le rachat par des Chinois d’entreprises françaises en difficulté est de plus en plus rare, mais il reconnaît que, dans certains cas, « ces patrons chinois cherchent à arborer une filiale à l’étranger. Cela permet d’obtenir une posture internationale juste avant une valorisation boursière en Chine par exemple ». Yong Sheng était pourtant déjà cotée à Hong Kong.

Le faire-valoir français de Yong Sheng ne bénéficiera pas des méthodes éprouvées de gouvernance chinoise, celles des entreprises modernes, où la compétition en interne est valorisée. Madame Li décide au contraire de placer deux des trois anciens propriétaires à des postes de direction décisifs (commerce et création), fonctions qu’ils occupaient déjà, avec un succès relatif. « C’était, disaient-ils, pour faciliter la transmission mais ils nous mettaient des bâtons dans les roues. L’un d’eux imposait une politique de création qui ne correspondait plus à l’époque actuelle, tout en s’octroyant un salaire mirobolant, à cinq chiffres. Il facturait aussi ses services à une autre société, en Espagne. Tout ça, ç’a été découvert par hasard, dans des poubelles. Quand Madame Li a mis le doigt dessus fin 2017, ça n’a pas duré, elle l’a viré ! Moi, j’avais l’impression qu’il restait pour continuer à plomber la boîte et peut-être récupérer le bébé derrière. On ne sait pas », dit un salarié. On reprocha au directeur commercial de ne pas aller chercher les nouvelles commandes, de ne plus rencontrer ses clients, tout en privant sa collègue de son précieux fichier. « Au bout du compte, on n’avait personne pour trouver les clients à l’international. Nos rivaux s’étonnaient même de ne plus nous voir dans la compétition. Lui, il aura fallu deux ans pour l’éloigner », apprend-on.

Natacha Bouchart, maire de Calais, va en Chine

Dans un contexte morose, Desseilles s’appuie sur des commandes cycliques, rythmées par la solidarité de la profession. Les Aubade, Chantelle, Simone Pérèle font ainsi tourner les commandes parmi les derniers fabricants de dentelle Leavers comme Noyon, Codentel à Calais ou Sophie Halette, Solstiss et Jean Bracq à Caudry. « Afin de nous maintenir à flot chacun son tour, dit une ouvrière. Comme ce n’était pas notre année pour les Leavers, on a connu une chute. Mais on se maintenait plutôt bien sur les Jacquards. »

À une demi-heure de route de l’usine, et en dépit des cris intempestifs de goélands, le trottoir du tribunal du commerce devient exutoire. Les instructions subites et mal digérées remontent à la surface. « Un jour, Madame Li nous demanda une écharpe tricotée d’1 m 50 de long. Elle disait que c’était pour elle et pour ses amies riches qui l’achèteraient sans doute 400 euros », se souvient Évelyne, affectée aux ventes. « Avec les moyens du bord et cette peine à obtenir des sous pour les fournitures, comme c’était laborieux ! Il a fallu deux mois pour faire le dessin à quatre, un mois pour perforer le carton qui servait à programmer la machine. Et on ne sait pas ce qu’elle a fait de tout ça. On ne savait jamais rien. Il n’y avait aucune communication, sauf lorsqu’elle avait besoin de quelque chose en urgence. Est-ce comme ça que les choses fonctionnent en Chine ? », nous demande Catherine, la dessinatrice.

« Comme c’est la patronne, je ne disais rien, mais Madame Li me demandait souvent d’envoyer nos dessins vers la Chine. Ce n’était pas plus gros qu’une pièce jointe classique. Sur l’adresse mail, il était écrit “Hua Ling” », explique-t-elle.

Hua Ling est un fabricant de dentelle et teinturier basé à Xiamen, dans la province du Fujian, au sud de la Chine. Deux cents tonnes de dentelle sortent de cette usine tous les mois, pour rejoindre des manufactures de lingerie au Bangladesh, au Vietnam et en Thaïlande notamment. « Au départ, Cloris Li n’allait chercher que des dessins anciens. Puis les dessins qui l’intéressaient étaient de moins en moins anciens. Or, ceux-là devaient rester en réserve pour nos gros clients. Certains dessins qu’elle me demandait d’expédier étaient si récents qu’ils n’avaient pas encore été envoyés au client ! Vous imaginez ? Mais madame Li s’en fichait, elle faisait son petit marché. J’ai bien dû en envoyer une centaine à sa demande. »

Le délégué syndical Renato Fragoli fut alerté : « Nous savions qu’une partie de la production de notre collection était produite en Chine pour certaines commandes, mais l’argent ne revenait jamais à Calais, alors que nous en avions tellement besoin. Pas même un euro de royalties. J’imagine que tout revenait au groupe Yong Sheng, mais dans quelle ampleur ? C’est l’opacité totale. »

En consultant une base de données chinoise, on découvre que le groupe Yong Sheng a déposé en Chine trois marques en relation avec Desseilles : soit le nom « Desseilles » en mai 2017, son équivalent phonétique en mandarin le mois suivant et « Dentelle Royal »en août 2018. M. Fragoli, secrétaire du CE, tombe des nues. Il n’en savait rien. « Et maintenant qu’ils partent, vont-ils vraiment abandonner ces marques ? En douce, la vice-présidente était allée photographier les dessins d’archives le jour de l’audience. Ils font ça maintenant, car rien ne les en empêche. Ce sera moins facile quand viendra l’administrateur, pendant le délai du redressement. »

 

Le groupe Yongsheng a déposé trois marques en Chine : "Desseilles" en mai 2017 dans les catégories fournitures de bureau, tissus et draps, boutons, fermetures Éclair, vêtements, chapeaux, chaussures, publicité et produits commerciaux, éducation et divertissement ; 黛萨尔 (équivalent phonétique en caractères chinois) : fournitures de bureau, tissus et draps, boutons, fermetures Éclair, vêtements, chapeaux, chaussures, publicité et produits commerciaux, éducation et divertissement ; "Dentelle Royal".Le groupe Yongsheng a déposé trois marques en Chine : “Desseilles” en mai 2017 dans les catégories fournitures de bureau, tissus et draps, boutons, fermetures Éclair, vêtements, chapeaux, chaussures, publicité et produits commerciaux, éducation et divertissement ; 黛萨尔 (équivalent phonétique en caractères chinois) : fournitures de bureau, tissus et draps, boutons, fermetures Éclair, vêtements, chapeaux, chaussures, publicité et produits commerciaux, éducation et divertissement ; “Dentelle Royal”.

 

Le divorce est donc consommé entre la présidence et les travailleurs de Desseilles. La maire de Calais, Natacha Bouchart, espère que les derniers matériaux seront bien achetés pour continuer de produire. « Les salaires vont être versés par le régime AGS pendant trois mois, mais il faut souhaiter que le père de Cloris Li envoie bien les 200 000 euros nécessaires pour honorer plus de 600 000 euros de commandes restantes, explique la maire, qui avait voyagé jusqu’en Chine fin mars pour rencontrer le paternel. Il m’assurait alors que Yong Sheng ne lâcherait jamais Desseilles, tout en confiant qu’il lui était devenu très difficile de sortir des capitaux de son entreprise et qu’il puisait dans sa cassette personnelle. »

Une réunion entre le sous-préfet et le président de région Xavier Bertrand est annoncée le 14 juin pour tenter de trouver un avenir à Desseilles et plus généralement à la dentelle calaisienne, si menacée. « Certains diront que c’est l’Arlésienne, puisque nous en parlons à chaque redressement, mais la meilleure solution serait une mutualisation des forces, un regroupement des dernières entreprises en une seule et solide entité, pour que tout le savoir-faire reste à Calais. » Avec une perte d’emplois importante à la clé, en attendant le sursaut.

Car la ville entretient un vivier de futurs travailleurs, grâce au maintien d’un établissement de formation unique en France, pour une douzaine d’étudiants : il mène en trois ans vers un bac pro « pilote de ligne de production en dentelle ». Le lycée professionnel qui la dispense vient même de s’équiper d’un métier à tisser à commande numérique, « pour être au plus proche de ce qui se fait dans les entreprises du secteur », assure le proviseur.

Une formation qui n’aurait pas été de trop pour la présidente Cloris Li : il y a quelques semaines, elle s’intéressait enfin au fil, au chemin qu’il parcourt sur un métier à tisser, entre les peignes, les chaînes et les grosses bobines. Elle posa des questions techniques à des salariés médusés mais coopératifs. « Au bout de deux ans et demi ! Ah ça non, Cloris Li n’était pas à sa place », regrette l’un d’eux. Privés de dirigeants, les salariés aimeraient tout de même que Desseilles fasse bonne figure au prochain salon « Interfilière » des métiers de la lingerie qui se tiendra Porte de Versailles dans un mois.

Le tribunal de commerce a promis une audience intermédiaire le 18 juillet, pour s’assurer qu’un repreneur est activement recherché.

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Reportage La Vie – A Reims, une reconstruction vertueuse

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Reportage Le Monde – Do you, do you Villebarou

Ce dimanche, c’est guinguette à la cafet’ ou comment une cafétéria de supermarché tente de détrôner le Balad’jo de Romorantin, dernier ‘dancing’ du Loir-et-Cher. Merci au Monde d’avoir cru en mon sujet à-priori-loufoque-mais-en-fait-pas-du-tout et d’avoir déplacé un (excellent) photographe.

dancing Cora blois villebarou Pouille Jordan

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Reportage Mediapart – Dans le Loir-et-Cher, les «gilets jaunes» pleurent l’un des leurs, mort au travail

Figure locale des « gilets jaunes », le chauffeur de poids lourds David Beaujouan est décédé tragiquement sur le parking de la plateforme logistique d’Amazon à Saran, près d’Orléans. Dimanche, à Mer (Loir-et-Cher), une centaine de ses camarades de lutte lui ont rendu un vibrant hommage.

Mer (Loir-et-Cher), envoyé spécial.- C’est avec une rose jaune à la main, tendue vers un ciel nuageux, que cent vingt « gilets jaunes » – ouvriers, chômeurs, retraités pour la plupart – ont marché ensemble dimanche matin, à Mer, du centre-bourg jusqu’au lotissement où leur ami David Beaujouan, 35 ans, louait un pavillon depuis sept ans. Chauffeur routier de profession, le jeune homme est mort cinq jours plus tôt sur le parking de la plateforme logistique d’Amazon à Saran, en banlieue d’Orléans.

gilets jaunes mer loir et cher Jordan Pouille

« Il adorait son job mais ça le stressait quand son patron l’envoyait là-bas. Il disait qu’avec Amazon, on savait quand on arrivait mais on ne savait jamais quand on repartait », raconte un proche. David aurait découvert une erreur de palettes en vérifiant son camion, depuis le quai d’expédition. Quelques instants plus tard, il a été pris d’un malaise cardiaque et s’est effondré. Les pompiers, dépêchés rapidement, ont échoué à le réanimer.

Quelques manutentionnaires de l’entrepôt ont, depuis, organisé une cagnotte. Une minute de silence a été observée. La direction d’Amazon, par le biais d’une agence de relations publiques, a rappelé lundi « que les chauffeurs disposaient d’un espace de détente et que tous les protocoles de sécurité avaient été respectés ». Un communiqué du même acabit, accompagné de condoléances à l’entourage de la victime, a été rédigé par la suite.

Même s’il était très fier de son selfie avec Priscillia Ludosky, obtenu lors d’un mémorable pique-nique de gilets jaunes dans les jardins du château de Chambord, David était loin de chercher le devant de l’affiche. Mais un fidèle des premiers jours assurément – un « bon gars », entendra-t-on souvent – toujours de bonne humeur, toujours prêt à covoiturer les collègues dans son monospace, à dégoter du bois pour le brasero, voire un chauffage d’appoint.

Comme beaucoup, David Beaujouan avait dissimulé ses ennuis personnels derrière l’éclat de sa chasuble fluo. Son père était mort d’une embolie pulmonaire il y a douze ans, sa mère ne lui parlait plus.

Au fil des actes des gilets jaunes, David a rencontré Laure, 42 ans, mère célibataire de deux adolescents. Laure a été agent d’entretien. Elle travaillait chaque matin de 5 heures à 13 heures, vidait les corbeilles de bureaux à Orléans, jusqu’à ce que ses épaules et ses genoux ne la tiennent plus. « Je faisais les mêmes tâches depuis quinze ans. J’ai été déclarée inapte au travail il y a un an puis reconnue handicapée. Mais je ne supportais pas l’idée de n’être plus bonne à rien, alors je me suis jetée dans le mouvement des gilets jaunes. »

Laure Palisson a passé ses journées entre le péage autoroutier de Meung-sur-Loire et le giratoire du Super U. Tandis que David se postait chaque samedi aux abords d’un autre rond-point, entre Muides et Mer. De grosses actions, comme le blocage du centre de tri postal de Mer, ont permis de rapprocher ponctuellement les gilets jaunes des différentes communes. Et de favoriser l’union de Laure et David.

« Après bientôt cinq mois de relation, je sortais à peine des antidépresseurs, lui se remettait au sport et on avait un projet de bébé, confie-t-elle. Je devais démarrer une formation de secrétaire-comptable au mois d’août et David me promettait de chercher un toit pour nous quatre. Il avait une belle autorité avec mes deux gamins, il savait les écouter et se faire écouter. Et puis David me poussait toujours en me disant : “Si tu n’as pas tes bras, prends les miens.” Il était mon pilier. »

C’est lors d’une marche de gilets jaunes dans le centre-ville de Romorantin (Loir-et-Cher), durant l’acte XI du 26 janvier, que l’auteur de ces lignes a rencontré David. Un sifflet était suspendu à son cou. Une énorme perruque dorée trônait au sommet de son crâne. Dès qu’il approchait d’un salon de coiffure, il toquait à la vitrine et demandait en riant qu’on lui refasse les boucles.

Ce jour-là, l’une de ses voisines de manif’ était Valérie, 50 ans, ouvrière intérimaire à l’usine de tentes Trigano à Tavers (Loiret). Elle portait une petite pancarte avec écrit dessus : « Stop à la dictature. » Dimanche, Valérie et ses collègues arboraient la même perruque jaune, comme un clin d’œil. « Les gens n’imaginent pas les liens très forts qu’on a pu tisser depuis le 17 novembre. Des personnes de tous âges et de tous horizons qu’on aurait jamais côtoyées en temps normal. »

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Vers midi, la colonne jaune fluo s’est arrêtée, silencieuse, devant la maison de David. Plusieurs gendarmes se tenaient à l’écart, le moteur de leurs véhicules éteints. Une voisine apeurée a appelé son mari en chuchotant. Des gilets jaunes se sont enlacés en sanglots. Les roses se sont accumulées le long de la palissade, des photos aussi. Les flammes des loupiotes se sont aussitôt éteintes. On a entendu aboyer depuis les fenêtres, de plus en plus fort. « Ce sont les trois chiennes de David, il va falloir qu’on s’en occupe, on ne va quand même pas les abandonner à la SPA ! », a lancé une dame.

On a discuté d’une quête pour les funérailles à venir, d’une plaque commune gravée au nom des gilets jaunes de Mer, Blois, Vendôme, Romorantin, Noyers-sur-Cher, Meung-sur-Loire, La Ferté-Saint-Aubin. L’union rejaillit : « Avec le temps, le mouvement avait explosé, on ne savait plus comment se rassembler », confia Sabrina, agent d’entretien de 38 ans. « Mais ce dimanche, David a réussi à nous souder de nouveau. Pour lui, pour les gilets, on ne lâchera rien. »

 

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Reportage Le Monde – En Loir-et-Cher, la deuxième vie des Autolib’

Depuis plusieurs mois, un garagiste de Romorantin reconditionne les Bluecar de Bolloré, pour les revendre à petit prix. Des familles à revenus modestes découvrent la mobilité électrique, sans renoncer à l’essence. 

Disparues des rues de Paris depuis juillet 2018, les Autolib’ s’offrent une renaissance inattendue en Loir-et-Cher. « L’autre jour, j’ai croisé une de nos Autolib’ repeinte à la bombe, raconte David Cavarec, gérant d’un garage à Romorantin. Comme la carrosserie est en alu, le résultat était vraiment sale, ça débordait de partout, même sur les joints. Mais le gars s’en fout, il est content parce qu’il ne s’arrête plus à la pompe. » Depuis la fin de l’épopée parisienne d’autopartage, achevée par la résiliation du contrat entre la Mairie de Paris et le constructeur Bolloré, une flotte de 3 500 véhicules a rejoint à l’automne un ancien parking de l’usine Matra – fermée en 2003 – dans la capitale solognote. Le garage Cavarec a été le premier à les reconditionner et à les revendre à l’unité.

Les 250 premières Autolib’ d’occasion ont été « bradées » en novembre 2018, à 3 700 euros pièce, batterie incluse. Certains clients ont profité d’une prime à la conversion de 2 000 euros. Le garage Cavarec vend désormais son Autolib’, de type Bluecar, à 4 500 euros. « Nous avons des voitures de 2011 avec 11 000 kilomètres et des sièges lacérés, d’autres de 2015 avec 40 000 kilomètres au compteur. Les batteries sont censées tenir 400 000 km, donc c’est le prix juste », affirme David Cavarec.

Les nouveaux usagers de l’Autolib’ n’ont cependant pas renoncé à l’essence. « Nos clients sont d’abord des travailleurs. Les retraités et étudiants sont moins nombreux. Ils prennent la Bluecar pour se rendre au boulot et gardent la voiture à essence pour le week-end et les vacances. » C’est le cas d’Elisabeth, déjà propriétaire d’une Laguna diesel, dont le lieu de travail est à plus de 70 km de son domicile. « On vit à la campagne, à l’extérieur d’Orléans. Mon mari me dépose au bureau avec l’Autolib’, puis rejoint le sien. En comptant le retour, on fait 150 km par jour, soit presque une charge complète ou 3 euros d’électricité. C’est déjà une grosse économie. » Lionel, son mari, est moins convaincu. « Je dirais qu’on n’a pas assez de recul et pas mal de pépins techniques. L’autre jour, le témoin de charge était en panne, maintenant c’est au tour de la fermeture centralisée. On avait choisi une voiture un peu cabossée mais à la mécanique saine. Mais pour moins de 4 000 euros, c’est difficile de se plaindre. »

Josette Musiat vit à Champigny-en-Beauce. Elle est aide-soignante à l’hôpital de Blois, 20 km plus au sud. Son mari travaille de nuit, au centre de tri postal de Mer. Leur voiture électrique se distingue par un habillage jaune citron. « Je m’en sers la première, durant la journée. Puis c’est son tour. » Leur démarche, dit-elle, est surtout écologique. « A la maison, on mange bio et on limite nos déchets au maximum. On voulait aller plus loin en roulant électrique au quotidien, mais une Zoé, c’est autour de 25 000 euros, sans compter la location de la batterie. Là, on en a eu pour 2 700 euros grâce la reprise d’une ancienne Renault. » Josette et son mari conservent une Citröen C4 diesel. « Elle a dix ans. A l’époque, on ne savait pas que le gazole était mauvais. »

La batterie des ex-Autolib’ a une particularité : elle doit être maintenue entre 60 et 80 degrés en permanence, même à l’arrêt, pour ne pas s’abîmer. Une spécificité rebutante pour Rémi, agent SNCF, qui avait pourtant embelli sa voiture de vitres teintées et d’une peinture nacrée. Aujourd’hui, il songe à la revendre. « J’ai appris il y a quelques jours qu’on m’envoyait en formation dans une autre région. Pendant un an, je ne pourrai plus utiliser ma Bluecar les jours de semaine. Pour faire des économies, j’évite de laisser mes appareils électriques en veille. Pourquoi le ferais-je avec ma voiture ? »

Maxime Minerbe, magicien-illusionniste installé à Blois, prête une attention particulière à ses costumes et ses accessoires de scène. Alors pas question de rejoindre une salle de spectacle au volant de sa voiture gris alu, aux sièges en similicuir. « Elle est peu confortable, avec un look affreux qui ne respire pas la réussite sociale mais plutôt le côté économe, commente-t-il. A la maison, on l’appelle la canette, parce qu’elle est tout en aluminium et froissée par endroits. On ne s’en sert que pour les courses et autres petits déplacements courants. »

Une petite communauté de propriétaires d’Autolib’ romorantinais s’est créée sur Facebook. On y apprend à remplacer l’écran d’accueil par un autoradio, installer un radar de recul ou se débarrasser de cette étrange boîte noire, dotée d’une carte SIM et dissimulée derrière la boîte à gants. L’un des membres, boulanger de campagne aux tournées quotidiennes de 80 km, y dévoile son dernier exploit : la transformation de son engin en utilitaire, assez grand pour 70 baguettes et 45 pains.

Une partie de la flotte de Bluecar a quant à elle quitté le Loir-et-Cher pour rejoindre le Morbihan. Le garage Autopuzz de Lorient a acheté 1 000 modèles, et en a déjà écoulé 600. « Chaque jour, un camion part de Romorantin et nous ramène dix Autolib’. Après travaux, elles se revendent comme des petits pains. Nos derniers clients sont deux petits maraîchers bio », se réjouit Julien Raymond, commercial

Jordan Pouille (Romorantin (Loir-et-Cher), envoyé spécial

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Parution OKAPI – 4 pages “d’entretien” avec Léonard de Vinci

1 leonard de vinci okapiEt un bonheur immense à chaque fois. Okapi prend son rôle très à coeur et invite le journaliste freelance à la rédaction pour “brainstormer” tous ensemble. Ce fut le cas de nouveau pour ce dossier, à l’occasion des 500 ans de la mort de Léonard de Vinci. Le “génie de la Renaissance” a vécu ses dernières années à Amboise, au château du Clos Lucé, au service du jeune roi François 1er. Cette fois-ci, nous avons opté pour un Stéphane Bern imaginaire interrogeant Léonard sur arrivée en France, ses inventions marquantes, ses techniques de travail. Il en ressort quelque-chose de très vivant, amusant et j’espère instructif.

 

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« Le Mans, c’est une bataille, un symbole pour tous les forains qui ne se sentent plus considérés »

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Alors que la ville a été le théâtre lundi d’affrontements violents entre forces de l’ordre et forains, ces derniers font état d’un malaise au sein de leur profession. 

Reportage publié le 25 mars 2019

C’est par une vieille caravane enflammée lancée contre les camionnettes des gendarmes mobiles qu’a débuté, lundi 23 mars au matin, au Mans, ce nouveau jour de colère des forains. Entre 300 et 500 manifestants, qui réclament de pouvoir installer leurs attractions en centre-ville quand la municipalité leur propose un terrain en périphérie de l’agglomération, ont investi le cœur de la ville. Casqués et cagoulés, armés de bâtons et de boucliers, les plus virulents ont tenté de se rendre à la mairie, qui a dû être évacuée. S’en est suivie une véritable bataille rangée avec les forces de l’ordre dans la fumée des incendies et l’âcreté des gaz lacrymogène.

Les gendarmes ont fait usage de grenades de désencerclement. « Un manifestant a eu le pied à demi arraché par une explosion », raconte Pauline, une secouriste présente sur place et d’ordinaire affectée aux mobilisations des « gilets jaunes ». A 10 heures, c’était l’autoroute A11 qui était bloquée dans les deux sens, en même temps que la gare.A midi, ils étaient près de 1 500 forains, venus du Nord, de Bretagne, de Normandie, du Sud-Ouest, à maintenir la ville en état de siège, poussant Stéphane Le Foll, le maire socialiste de la ville, à dénoncer une « violence insurrectionnelle »« Les syndicalistes du Cidunati [Confédération intersyndicale de défense et d’union nationale des travailleurs indépendants] ont perdu la raison, insiste M. Le Foll dans un communiqué. Il n’y a plus aucun respect ni des institutions, ni des personnes. L’Etat de droit est directement mis en cause par les syndicalistes. » Le ministre de l’intérieur, Christophe Castaner, a, lui, condamné « des attaques d’une violence inouïe ».

Un malaise au sein de la profession

A la tête du mouvement, Norman Bruch, Bayonnais et président national du syndicat des forains Cidunati-Artisans de la fête, haranguait la foule depuis une remorque confiserie rose devenue le QG de la mobilisation. Avec l’aide d’un conseiller juridique, le représentant a tenté en vain de négocier auprès de la mairie un nouvel emplacement « en centre-ville mais ailleurs, derrière la cathédrale, à l’écart du parking des Quinconces des Jacobins où le maire ne veut plus de nous »« Il fallait fermer deux boulevards, le préfet semblait favorable et nous proposions aussi de payer des vigiles pour éviter les débordements », assure-t-il.

Place des Jacobins, devenue lieu du rassemblement, tandis que les femmes préparaient un barbecue grâce aux fonds d’une cagnotte lancée par des forains locaux, la profession expliquait les raisons d’une colère qui dure depuis plusieurs jours et s’est déjà traduite par de multiples actions, dont une opération escargot, la semaine dernière. Tous évoquent un malaise qui dépasse le cas du Mans.

« Nous déplacer équivaut à nous sacrifier », explique Alvano qui tient une cabane de chouquettes et churros. « Les forains ont déjà pu tester la zone périphérique du Panorama, quand le centre du Mans était en chantier. Pendant cinq ans et malgré des aménagements, leur chiffre d’affaires a chuté de moitié. Et puis la nuit, cette zone peu éclairée n’est pas sûre. » Alvano refuse de perdre la clientèle des personnes âgées, friandes de confiseries mais peu mobiles :

« Deux mois par an au Mans, nous faisons partie du centre-ville, des gens seuls vont et viennent pour connaître un peu de gaieté, s’offrir une douceur sans chercher à grimper dans un manège. Nous ne sommes pas un parc d’attractions avec un ticket d’entrée. »

« On nous fait fuir »

Rorive, 52 ans, tient un manège d’auto-tamponneuses. Il le promène de village en village, dans les fêtes du Douaisis, du Cambraisis et de l’Avesnois, dans les Hauts-de-France. Il évoque des assurances de caravanes aux tarifs exorbitants, ces sommes élevées qu’il faut payer à chaque raccordement à l’électricité, des jetons de manège qu’il brade dans les communes ouvrières. « Le Mans c’est une bataille, un symbole pour tous les forains qui ne se sentent plus considérés. Alors tant pis si Le Foll va s’en prendre plein la gueule. Moi aussi je subis les fantaisies de maires à longueur d’année. Quand certains décident subitement de planter deux arbres, de déplacer le distributeur à billets de quatre mètres, d’ajouter des bancs sans nous concerter, c’est sournois et ça change tout. Faute de place, je n’arrive plus à installer mon manège de 25 mètres sur 15. »

Olivier Dumontel, 55 ans, fait partie des soixante-cinq familles présentes chaque année aux deux foires aux manèges du Mans. Lui tient le Palais du rire, une installation de tunnels et de rouleaux en mousse, depuis vingt-cinq ans. Ses deux fils ont le permis poids lourd depuis peu et travaillent avec lui :

« Il y a eu des grosses bagarres l’an dernier. La mairie dit qu’on favorise l’insécurité mais elle existe même sans la foire. Ce sont des bandes rivales de cités qui s’affrontent ici et on s’interpose à notre façon pour ne pas que ça dégénère. En nous mettant en périphérie, à une grosse dizaine de kilomètres, le maire ne règle pas du tout le problème de la délinquance de sa commune. »

Rorive dit subir lui aussi, comme forain, l’insécurité. « Dans ma tournée, j’ai deux petites cités. C’est calme mais on n’est pas tranquille. Les gamins restent la nuit jusqu’à 2 heures du matin, même lorsque les manèges sont fermés. Et le matin, je découvre ma bâche lacérée, comme ça, gratuitement. C’est pas n’importe quelle bâche, dessus, il y en a au moins pour 4 000 euros de fresque », rapporte-t-il.

En fin d’après-midi, la mobilisation s’éparpille. Martial, forain normand de 70 ans, est venu avec ses trois fils. Il repart dépité : « J’ai connu une époque où les communes payaient l’essence de nos camions pour nous faire venir. Aujourd’hui, on nous fait fuir. »

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