Quand les Chinois de France s’éveillent à la contestation

Parution La Vie – avec Henrik Lindell

Depuis la mort de Shaoyao Liu, des voix s’élèvent pour réclamer plus de considération à l’égard de la communauté asiatique installée en France.

desc_247411-0.imgPluie battante sur la place de la République. En ce vendredi soir, les nombreuses bougies en hommage à Shaoyo Liu – ce père de cinq enfants tué chez lui par un policier le dimanche 26 mars, dans des conditions faisant l’objet d’une enquête – peinent à rester allumées. Cao Hua Qin, alias « le Gros », surveille son portable et attend une foule qui ne viendra pas. Cet homme trapu, que les autorités ont rapidement présenté comme un mafieux infiltrant la communauté chinoise, s’affiche volontiers en défenseur de celle-ci. Depuis qu’il a purgé sa peine de prison pour paris illégaux, cet habitant d’Aubervilliers rapplique à la moindre agression de compatriote, afin d’afficher son soutien et dissuader, espère-t-il, toute récidive.

Les trésors de Tamara Lui

Le Gros est en colère. « On est en guerre ! On se battra jusqu’à la fin du monde », vitupérait-il dimanche sur Weibo, un réseau social chinois. « Oui, mais contre qui, contre quoi ? », lui répondit Tamara Lui, du tac au tac. Arrivée en France à 19 ans pour y étudier, cette journaliste de 50 ans et mère de famille préside l’association Chinois de France, Français de Chine. Fin octobre, elle animait un festival de documentaires chinois à Paris. À chaque épisode de violence qui touche un ressortissant chinois, c’est elle que les plateaux télé et radio invitent. Devant les caméras, madame Lui déploie des trésors de sagesse et de pédagogie.

Les rassemblements répétés de Chinois en soutien à la famille de Shaoyao Liu n’y échappent pas. « En mai 1968, il y avait des jeunes avec des idées sur la table. Là, on se révolte avant même la fin de l’enquête judiciaire, et ce drame est devenu une affaire d’État. On voit des jeunes se bagarrer avec les CRS, des vieux s’interposer et Pékin, si prompt à soutenir la famille Liu, s’effacer peu à peu. Le régime n’ira jamais cautionner la défiance de ces jeunes vis-à-vis de la police. Cela pourrait donner des idées. » Tamara Lui veut servir de pont entre vieux et jeunes Chinois. Écrivains publics, soutien scolaire, repas de quartier : elle planche sur des actions simples d’entraide générationnelle. Une subvention d’État lui a été allouée. « Les jeunes se rebellent sans vraiment réfléchir. Mais les vieux confondent intégration et discrétion ! Beaucoup n’ont jamais demandé la nationalité française malgré leur éligibilité. Ils ne s’impliquent pas dans la vie publique en prétextant toujours que ce sera le travail de la génération d’après. » 

Racisme ordinaire

« En tant que Française née de parents chinois, la mort de ce père de famille me choque par son traitement médiatique » , dit Sophie Yang (le nom a été changé), 25 ans. La jeune femme vient d’achever de brillantes études littéraires à la Sorbonne et enchaîne les stages. « D’emblée, des journaux ont laissé entendre que les personnes indignées par cette tragédie étaient manipulées. Comme si leur colère était illégitime. » Depuis lors, la jeune femme est devenue plus vigilante. Elle prend conscience jour après jour de petites injustices dont elle ne se souciait guère auparavant. Par exemple, les réunions dans la (belle-)famille ne passent plus comme une lettre à la poste. « Mon ami est blanc, son père est breton. L’autre jour, quelqu’un cherchait un dessert… Du riz au lait. Alors l’oncle de mon ami a blagué en disant : “Demandez à Sophie !” J’en ai discuté ensuite avec ma belle-mère. Je lui ai dit qu’on aurait jamais osé parler du copain de sa cousine, congolais, en clamant : “Les bananes ? Demandez à Paul.” J’avais touché à un tabou et elle semblait outrée… En clair, les blagues sur les Asiatiques sont légion, car nous laissons passer. La génération de ma mère est du genre à ne jamais porter plainte pour une insulte, à ne pas créer le scandale. J’aimerais que les médias s’émeuvent de Shaoyo Liu comme ils se sont émus du jeune Théo. » 

C’est une colère semblable qu’exprime Patrick Huang, né en France de parents chinois, âgé de 23 ans et déjà patron d’une boutique de vêtements à Aubervilliers, rue de la Haie-Coq. La commune héberge la première plate-forme import-export de textile d’Europe. Pour ceux qui y travaillent, les agressions violentes, commises par des jeunes d’autres minorités, font partie du quotidien. « Ils débarquent en scooter du quartier voisin et s’emparent d’un sac, après une série de coups. » Le 12 août, Chaolin Zhang, un couturier de 49 ans, mourrait dans ces circonstances.

Selon Patrick Huang, cependant, la violence contre les Chinois n’est pas forcément en augmentation. Ce qui a changé, c’est le fait d’en parler haut et fort. « Contrairement à nos parents, nous qui sommes nés ici ne supportons plus l’injustice. Le ras-le-bol s’installe. » 

Le réseau d’entraide de Rui Wang

À 29 ans, Rui Wang a franchi toutes ces étapes. Son parcours identitaire est bien plus avancé, par la grâce de plusieurs faits marquants. « Je suis arrivé en France à l’âge de 7 ans. J’ai grandi à Pantin, j’étais bon élève et en phase avec le modèle d’intégration républicain. Mes parents ont été régularisés au bout de 10 ans et ont ouvert un restaurant à Paris. Puis j’ai fait les démarches de naturalisation et cela m’a ébranlé. La préfecture de police de Bobigny m’a traité brutalement, comme si j’étais l’un de ces migrants qui arrivaient clandestinement. Plus tard, à l’approche des Jeux olympiques de Pékin de 2008, des familles blanches avec lesquelles j’ai grandi ont commencé à m’interroger sur les droits de l’homme en Chine. Mes pairs me désignaient subitement comme un étranger, cela m’a fait beaucoup réfléchir et a refaçonné mon identité. » Avec des amis, il monte l’Association des jeunes Chinois de France. « C’est devenu une guilde de 500 membres, un lieu d’entraide pour constituer un réseau, se préparer aux concours des grandes écoles, se forger un capital social, culturel, voire économique. Nous réunissons des jeunes Chinois de Wenzhou, d’ex-Indochine et de Mandchourie, ces minorités qui d’ordinaire ne se côtoient même pas. Cette association me permet d’être en phase avec toutes mes identités. » 

La première vague d’immigrés chinois remonte à la Grande Guerre. À partir de 1917, l’armée française et son alliée britannique fait venir 140 000 paysans du Shandong pour pallier le manque cruel de main-d’œuvre. Seulement 1 800 hommes s’installeront alors en France. Dans le salon coquet d’un pavillon ouvrier de Malakoff, entouré de photos de famille, Gérard Tchang, 74 ans, nous parle de ses origines : « Après avoir creusé les tranchées dans la Marne, mon père est devenu mineur de charbon à La Machine, dans la Nièvre. Il y a rencontré Louise, ma mère, et ils ont élevé 12 enfants. À la maison, il ne parlait jamais de la Chine. Dans les corons, se côtoyaient déjà toutes les nationalités… Nous étions juste des gueules noires. » 

C’est à l’âge de la retraite que monsieur Tchang s’est intéressé à ses origines. Avec son épouse, il est allé fouiller dans les archives de la Défense nationale. « Puis j’ai entamé des démarches pour que mon père obtienne la Légion. On m’a répondu qu’il était trop tard. Sachez que Tchang Tchang Song a creusé les tranchées des poilus puis qu’il s’est engagé dans la Résistance, avec Roger, l’un de ses fils. Moi, j’ai combattu pendant la guerre d’Algérie. Alors quand j’entends maintenant débattre, en haut lieu, de l’identité nationale, j’ai de quoi me sentir offensé. »

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Parution Phosphore

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Parution La Vie

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Au Pérou, les paysans face à un géant minier (chinois) – La Vie

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Aux portes de Sciences Po

Hier, à l’invitation d’un confrère, j’ai participé à un atelier d’une quinzaine d’élèves,  en terminale aux lycées Simone de Beauvoir à Garges-lès-Gonesse et Louise Michel à Bobigny. A mes côtés, une journaliste chevronnée d’RMC, un avocat en droit du sport, un cadre marketing chez l’Oréal. Face à nous donc, des ados de lycées classés ZEP, ayant signé une convention avec Sciences Po. Ces jeunes urbains, de parents issus de l’immigration, se préparent à un premier oral. Certains convoitent déjà les métiers du droit, de la diplomatie, de la communication et des médias.

Très vite, j’ai été impressionné par leur intelligence, leur vivacité d’esprit. Ce ne sont pas des gamins inertes devant l’actualité. Ils ont un esprit critique, lisent énormément et comprennent bien des choses dont je ne me souciais guère à leur âge.

A leur âge pourtant, j’avais à peu près les mêmes indignations. Fils d’ouvrier, étudiant en hypokhâgne, je découvrais subitement les codes sociaux des élites sans en être issu, j’appartenais au Conseil Départemental de la Jeunesse du Nord et je militais bien sagement pour une société plus tolérante. Avec des amis dont les parents venaient d’Algérie ou du Maroc, nous faisions des testing à l’entrée des discothèques et organisions un modeste “Festival de la citoyenneté”, le terme étant très à la mode à l’époque.

Hier donc, entre deux questions liées aux métiers, l’identité nationale, le voile, l’empathie jugée inégale selon le lieu d’un attentat ont émaillé les questionnements des adolescents. Avec une défiance vis à vis des média. Mais pas vraiment de crainte face au chômage. Ces lycéens de ZEP ont deux grandes richesses – l’envie de réussir et la double culture. Je leur souhaite d’en faire le plus bel usage.

J’ai eu la chance d’être formateur un semestre à l’Ecole de journalisme Sciences Po. Une chose m’avait frappé en arrivant: l’uniformité des sujets de reportage imaginés par les étudiants. La majorité voulait raconter la gastronomie française, suivre un chef étoilé à Paris. Deux ans après, tous sont en poste. Je souhaite donc à ces jeunes de rentrer à Sciences Po, de ne pas trop s’inquiéter pour leur avenir et de rester eux-mêmes le plus longtemps possible.

Je ne peux m’empêcher de dresser des parallèles avec la jeunesse rurale. Quels sont les outils mis à leur disposition pour embrasser l’avenir? Est-ce qu’un ado, dans un lycée technique à Saint-Gervais d’Auvergne, devant des machines vétustes, aura une réelle opportunité d’ascension sociale dans une économie de plus en plus complexe et numérisée? Lui fera-t-on miroiter autre chose qu’un job peu qualifié à “Perpette-les-Oies”?

Lecture intéressante:

‘Sciences Po: 15 ans après, que sont devenus les étudiants en Convention Zep?’http://www.letudiant.fr/etudes/iep/sciences-po-fete-15-ans-que-sont-devenus-les-etudiants-conventions-zep.html

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La Vie – Retrouver un emploi après 50 ans

Merci à La Vie d’avoir accepté mon idée et de m’avoir donné les moyens de la concrétiser. Ce fut également l’occasion de rencontrer le photographe Olivier Touron, avec qui j’espère collaborer de nouveau. BV Ouverture Travail des Seniors-4-page-001BV Ouverture Travail des Seniors-4-page-002BV Ouverture Travail des Seniors-4-page-003

BV Ouverture Travail des Seniors-4 (pdf – janvier 2017)

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Ana est devenue assistante de vie

On pénètre dans cette maison blanche en grimpant un escalier de pierre. Dans le salon, une vieille dame en robe à fleurs regarde un documentaire sur les baleines à bosse. Elle est assise sur un fauteuil roulant, à côté de son lit.

Sur sa tablette recouverte d’une dentelle blanche sont alignés une télécommande, un téléphone et un sifflet pour appeler Georges, son mari, ancien boucher décédé à l’automne dernier. « Je le garde en souvenir ». Depuis son balcon, s’étend la baie ensoleillée de Fréjus-Saint-Raphaël.

Madame passe donc ses paisibles journées avec Ana, une aide à domicile ou « assistante de vie », installée à Bagnols en Forêt, sur les contreforts de l’Estérel. “C’est une femme très gentille. D’ailleurs, si elle ne l’était pas, elle ne serait pas là” précise la vieille dame avec l’accent du midi. Ana a d’abord été secrétaire dans une entreprise de fourniture de bureau. A 40 ans, elle perdait son mari (d’un cancer), puis son emploi (licenciement économique). Une amie lui proposa de faire des remplacements, certains weekends, avant de lui conseiller de passer une formation ADVF.

Aujourd’hui, Ana navigue entre deux dames âgées. Elle démarre à 8h30, prend une longue pause à midi, pour rejoindre ensuite une autre bénéficiaire, jusqu’à 19h. Elle accepte de temps en temps des veilles de nuit.

Ses bénéficiaires vivent ou ont vécu à Saint-Raphaël. Toutes ont plus de 85 ans. Certaines souffrent d’Alzheimer. « Ce n’est pas toujours paisible. Avec cette maladie, des personnes peuvent se montrer agressives subitement. Il faut apprendre à les gérer avec tact. Par exemple, j’ai une dame qui ne peut plus rester chez elle. La démence s’est vraiment installée. Je lui prépare les repas mais elle oublie de manger. Quand j’arrive, des fois, je la trouve toute nue. Elle veut absolument sortir et je dois fermer les portes, la retenir. Ces personnes nécessitent une prise en charge 24h sur 24h. Même si le Conseil Général participe, c’est souvent très coûteux pour les familles car les bénéficiaires sollicitent beaucoup de professionnels ». Dans cette maison blanche, pour cette vieille dame qui a presque toute sa tête, ce sont trois assistantes qui se relaient, sept jours sur sept.

Quand la personne décède ou qu’elle est placée en Ehpad, le contrat d’Ana se termine. C’est une fin de cdd. “Même avec des attestations employeurs, j’ai bien du mal à faire reconnaître mes droits chez Pole Emploi. Je suis déjà restée six mois sans indemnité. Ce n’est jamais facile de rebondir tout de suite”. L’hiver, l’aide à la personne – du gardiennage au partage de repas –  constitue le premier employeur de Saint-Raphael.

Pour autant, Ana apprécie cette reconversion. « J’aime ce métier car il a du sens. Je suis arrivé à un moment de ma vie où j’ai absolument besoin de savoir que j’apporte quelquechose ».  Ana montre un petit cahier, le carnet de liaison des assistantes de vie, destiné à la famille vigilante et sur lequel chacune rapporte les soins du quotidien, les visites, comme l’artisan qui est passé réparer la machine à laver, le jardinier venu élaguer le palmier, les roses rouges déposées sur la tombe de Georges. Tout est inscrit.

Ana est aussi maman. Sa fille a 21 ans. Après un passage en fac de lettres, la voici en BTS de management à Montpellier. « Elle m’appelle souvent Mère Thérésa pour me taquiner mais elle sait que j’ai enfin trouvé ma voie ».

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Fighter

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Bruno G. Après deux années et demi de chômage, cet ancien ingénieur est retourné à l’école. Ce fut le choc culturel: ses camarades avaient trente ans de moins et maniaient une langue informatique qu’il ne connaissait pas. A 53 ans, il en ressort avec un job de développeur d’applis – il remplace une dame en congés mat’- et espère pérenniser son contrat. #reportage#fighters #photography

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Grandir ensemble et rêver, au Foyer Amitié (La Vie)

p03-page-001Voici mon reportage dans une Mecs (Maison d’enfants à caractère social) près de Blois, un foyer formidable pour une vingtaine d’adolescents confiés à l’Aide sociale à l’enfance. Un grand merci aux éducateurs et biensur aux jeunes de nous avoir acceptés, le photographe Vincent Jarousseau et moi. Nous avons été très touchés par leurs parcours, leur gentillesse et le récit de leurs projets. Surpris aussi de voir comment les mineurs isolés (migrants mineurs) parviennent à tirer les ados français vers le haut, par leur motivation sans limite. C’est un phénomène que je ne soupçonnais pas avant.

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Qui a peur de l’huître triploïde ? (Le Temps)

LeTempsBig

Quotidien suisse de référence
Page Sciences / Alimentation (22 décembre 2016)

Des huîtres possédant trois jeux de chromosomes au lieu de deux ont été mises au point par des chercheurs français pour venir en aide à la filière. Cette curiosité pourrait bien se retrouver sur votre table pendant les Fêtes

Pour le même prix, les huîtres qu’on déguste en cette fin d’année disposent pour la plupart d’un troisième jeu de chromosomes, alors que les huîtres classiques n’en possèdent que deux. Ces huîtres dites triploïdes sont le fruit du travail de scientifiques désireux de les rendre moins laiteuses. Mais peu de consommateurs sont au fait de cette particularité, qu’ils ne souhaitent pas forcément trouver dans leur assiette…

Nourrie au plancton et de fait en deuxième position sur la chaîne alimentaire, l’huître risque la mort au moindre parasite, à la moindre pollution, à la moindre élévation anormale de la température de l’eau. En 2008, la production française avait chuté à 80 000 tonnes, contre 140 000 habituellement (dont 200 sont englouties en Suisse entre décembre et janvier).

Née d’un laboratoire en Charente Maritime

Dès le début des années 2000, les ingénieurs de l’Ifremer (Institut Français de Recherche pour la Protection de la Mer), en coopération avec des universitaires américains, viennent au secours d’une filière fragilisée. D’un laboratoire en Charente-Maritime naît l’huître «triploïde». Stérile, elle ne dépense aucune énergie à se reproduire et grandit ainsi deux fois plus vite: 18 mois pour atteindre la maturation, contre 3 à 4 ans pour une huître creuse classique. La triploïde n’est par ailleurs jamais laiteuse durant l’été, période de reproduction.

Cette huître consommable toute l’année est obtenue par le croisement entre un super-géniteur, une huître mâle dite tétraploïde car dotée de deux fois plus de chromosomes, et une femelle classique diploïde. Prudence toutefois: on ne parle pas ici d’organisme génétiquement modifié puisque l’ADN des mollusques n’a pas été manipulé. En 2007, l’Ifremer fait breveter sa propre méthode d’obtention de tétraploïdes et renforce son activité de production et de vente de géniteurs auprès de dix écloseries françaises, ces lieux où vont naître des millions de naissains triploïdes. A ces écloseries de fournir ensuite les ostréiculteurs, de la Manche à la Corse. Stéphane Angéri, président de France Naissain, leader du milieu, prétend que «les triploïdes sont demandées et élevées par la quasi-totalité des ostréiculteurs».

Une proportion que confirme Sylvie Lapègue, chercheur en génétique et responsable de l’unité Mollusques auprès de l’Ifremer. C’est son équipe de soixante scientifiques qui a permis à la filière de s’engouffrer dans l’huître triploïde. «Attention, l’huître triploïde n’est pas plus résistante aux agents pathogènes qu’une huître sauvage. Mais elle répond aux attentes d’une filière. Dans les réunions, on parle de 80% d’ostréiculteurs concernés par la triploïde.» L’essor de cette huître modifiée a soulevé des interrogations scientifiques, éthiques et sociétales… Sitôt balayées par une succession de rapports d’experts. En 2001, un avis de l’Agence française de la Sécurité Alimentaire écartait tout risque pour la santé. En 2004, à la demande de l’Ifremer, un comité d’éthique déclarait: «Il n’y a pas de raison avérée de ne pas proposer à la filière ostréicole ce type de produit, même s’il faut rester vigilant.»

Au printemps dernier, un mouvement d’ostréiculteurs traditionnels lançait une pétition sur Internet, pour réclamer un étiquetage précisant enfin l’origine des huîtres. Eric Marissal, fondateur de l’écloserie Grainocéan à La Rochelle, a qualifié les protagonistes de «partisans de la décroissance». Et assuré que la triploïde avait conquis les palets les plus exigeants: «Elle représente désormais le haut de gamme en poissonnerie, en brasserie et en restauration.»

Régulièrement distinguée aux concours agricoles, la famille Madec ne s’estime à la marge. Ses viviers bretons cultivent l’huître naturelle depuis 1898. «On n’est pas des Ayatollah du tout naturel mais on n’a pas attendu la triploïde pour garantir la pérennité de notre exploitation» dit Caroline Madec, qui travaille avec son père. Pour elle, ne pas s’appuyer sur un unique géniteur garantirait une production plus équilibrée. «Nos huîtres sont toutes différentes et n’arrivent pas à maturité en même temps. Cela permet d’avoir toujours du stock». Son cheptel s’exporte jusqu’aux palaces de Bangkok, Kuala Lumpur ou à la Maison Lucas, poissonnier à Genève.

Côté grande distribution, la chaîne Coop a fait le choix de l’huître sauvage: «Il nous importe de respecter la saisonnalité des huîtres. Nos fournisseurs ont donc été sélectionnés en fonction de leur capacité à nous fournir des huîtres diploïdes» explique un porte-parole. A l’inverse, Migros ne propose que de la triploïde. «Chez nous, l’huître n’est pas un produit phare donc nous n’en proposons qu’une ou deux variétés selon les magasins. Ce sont des triploïdes, comme les Marennes d’Oléron. Cela permet de garantir un prix intéressant et un approvisionnement sans encombre.»

Conscients d’être juge et partie, les chercheurs de l’Ifremer s’apprêtent à changer de cap. Dès l’an prochain, la production de tétraploïdes va être déléguée aux écloseries, une fois un cadre légal établi. «Il y a une volonté de l’Ifremer de renoncer aux activités routinières pour nous réorienter plus en amont, affirme Sylvie Lapègue. Ce sera donc à la filière, pas à l’Ifremer, de déterminer si elle veut conserver un ou deux modèles de fabrication. En gardant en tête qu’une huître n’a jamais eu besoin de l’homme pour se reproduire”.

Lien ici
Pdf (tel que publié dans l’édition papier) sur demande.

 

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