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Foxconn. Reportage dans la ville-usine

Posted 05 Jun 2010 — by admin
Category societe

Reportage (4 pages) publié dans l’hebdomadaire français Marianne, ce samedi 5 juin 2010.

  

Pour Marianne, suite à la vague de suicides, je suis descendu 6 jours dans le sud de la Chine, à Longhua où 420 000 ouvriers fabriquent dans la douleur les ipads, iphones et autres gadget apple, acer, nokia ou sony. (Voir les beaux reportages des confrères ici, ici ou ici).

A l’évidence, les communiqués rassurants de Foxconn, les propos tempérés de Steve Jobs, ou les hausses de salaire annoncées pour tenter d’enrayer la vague de suicides ne risquent pas de stopper la série noire. Cette semaine encore, un jeune homme est mort de fatigue, après un shift de 34h… ce n’est pas un suicide de plus mais une mort inacceptable tout de même. La difficulté a été d’obtenir des témoignages sincères de la part d’ouvriers migrants craintifs, souvent briefés par la direction. Nous les avons rencontrés à l’arrière d’un restaurant, pendant un cours de danse improvisé par un vieux prof de gym bénévole, dans la rue ou, plus étonnant, à l’étage d’un petit hôtel, reconverti en église évangélique clandestine où chacun pleure son dégoût, ses souffrances.

Ce soir là, la vingtaine d’ouvriers priait pour que Dieu puisse enfin raisonner Terry Guo, l’intransigeant pdg de Foxconn, surnommé ici “le Tigre”. Au delà des cadences infernales, de l’absence de rotation, de la répetitivité des gestes, ce dont souffrent le plus les lampistes de Foxconn sont l’anonymat total, l’absence de considération de la part de leurs chefs d’ateliers. Les brimades, l’humiliation et la peur sont les piliers du management chez Foxconn, dans la pure tradition des usines taiwanaises où la parole d’un chef est souveraine et absolument incontestable.

Les ouvriers ne choisissent pas où et avec qui dormir; ils se retrouvent à partager des chambres austères de dix à douze ouvriers, aux shifts variés, et issus de différents ateliers. Sur la ligne de production, la discipline est sévère. Interdiction totale de parler à son camarade et si l’ouvrier n’atteint pas son objectif de production du jour, il est systématiquement sanctionné. Cela va de l’insulte, la brimade jusqu’à l’humiliation du piquet. A l’abri des regards, un ouvrier nous expliquera comment il a du rester debout 6 heures face à un mur, perdant la face devant ses collègues.

Il n’a pas été possible de pénétrer à l’intérieur de l’usine: au lendemain d’un suicide, le 26 mai, des journalistes ont eu le droit à une visite guidée. Trois jours plus tard, à notre arrivée, le service de presse refusait de traiter notre demande, les vigiles ayant même pris soin d’appeler la police pour tenter de nous faire partir de l’entrée sud, d’où entrent et sortent la plupart des ouvriers, à 8h ou 20h. Plus loin, au milieu des dortoirs et loin des policiers, nous avons pu entamer le dialogue avec de nombreux adolescents-ouvriers dont le courage, l’abnégation  forcent l’admiration.

Même si à Longhua, les cybercafés sont contraints de fermer après chaque nouveau suicide, force est de constater que les informations circulent très vite. Un ouvrier nous a même aiguillé vers la chambre de l’hôpital, où un jeune garçon se faisait soigner après une tentative de suicide. Il avait sauté main dans la main avec un camarade. Lui seul, a survécu, à son désespoir. Par pudeur, nous avons choisi de rester à l’entrée de l’établissement, si l’un des membres de la famille acceptait d’apporter son témoignage.

Les filets anti-suicides dressés autour des ateliers et dortoirs Foxconn.

Plus de photos ici.