(Le Monde) La forêt de Sologne défigurée par ses grillages d’acier

Par  Jordan Pouilleimages

Publié le 02 février 2021

Enquête / La multiplication des clôtures hermétiques à travers les zones boisées, classées Natura 2000, entrave la circulation de la faune sauvage et met en péril la biodiversité.

Au cœur de la Sologne, aux environs de Lamotte-Beuvron (Loir-et-Cher), un pick-up gris, reconnaissable à ce héron et cette bonde d’étang peints sur la carrosserie, patrouille en forêt. C’est le véhicule de Raymond Louis. A la tête d’une entreprise de terrassement, il entretient les domaines des riches propriétaires, « mais seulement ceux qui ont une éthique »,prévient-il. Car sur son temps libre, avec son épouse Marie, il se bat depuis plus de vingt ans contre l’engrillagement de sa forêt, qui, en ces mois confinés, se poursuit à tout rompre. Entre 3 000 et 5 000 kilomètres de clôtures strient ce territoire boisé et emprisonne sa faune, de moins en moins sauvage.

M. Louis s’arrête en bordure de la D922, quelque part entre La Croûte et Millançay. Il vient de repérer un grillage inhabituellement haut, rehaussé de fil barbelé. Les pieux sont jaune vif, pas encore marqués par la patine du temps. « Il est probable qu’on nous surveille, qu’il y ait une caméra ou un détecteur de présence quelque part, surtout ne touchez à rien. »Sur la cime d’un arbre, on repère un discret panneau solaire.

On bifurque vers un chemin rural au milieu des étangs de la Clarinerie. Ici, le trajet prend des allures de promenade carcérale : de chaque côté, la vieille clôture moussue a été doublée et renforcée sur toute la hauteur. En bas, un grillage à fine maille s’enfonce dans la terre. Par endroits, on le voit rejaillir, telle une grosse boucle. Au milieu, du géotextile. En haut, du barbelé. L’ensemble forme une barrière infranchissable pour l’homme comme pour l’animal, du marcassin au chevreuil.

« Piège à gibier »

« Tout ceci n’est pas pour se protéger mais pour transformer leur vaste terrain en piège à gibier », estime M. Louis, qui préside l’association « Les amis des chemins de Sologne ». Les alertes régulières qu’il reçoit sur son smartphone, émanant d’un réseau de près de 800 adhérents (et plus de 8 000 abonnés au groupe Facebook de l’association), souvent promeneurs, petits chasseurs et habitants, témoignent d’une inventivité débordante de la part des grands propriétaires solognots. Ici, un boîtier caché dans le creux d’un arbre et qui émet des ultrasons pour dissuader les cervidés de s’éloigner, là un portail automatique qui s’ouvre dans un sens via un détecteur placé à hauteur de sanglier.

Les parties de chasse confinées se transforment alors en « ball-trap sur cibles vivantes », témoigne Raymond Louis, « en boucherie », enchérit son épouse. Elle montre une photo où plus d’une centaine de cervidés et sangliers sont alignés, sur le flanc, dans une mare de sang. Son mari ajoute : « Les carabines Winchester 300 sont maniées avec des serviettes tellement elles sont chaudes. Puis ils creusent des fosses à la hâte pour se débarrasser d’un gibier en surnombre, impossible à écouler rapidement. »

Des propriétaires à la fois très influents et très discrets dans leur pratique cynégétique. Ici, au fond de ce bois sans fin, un grand nom de l’industrie aéronautique, là de l’autre côté de cette palissade, un champion de la grande distribution et du fast-food. Au loin, derrière ces chiens majestueux sculptés dans la roche, une figure des bistrotiers parisiens. Et enfin ce coiffeur renommé, lequel installait une barrière il y a peu, coupant un chemin communal menant à une propriété de 400 hectares.

Si beaucoup rechignent à s’exprimer sur leurs clôtures, Franck Provost n’hésite pas à justifier son initiative : « Je ne clôture que d’un côté et le chemin que vous évoquez est interdit aux véhicules à moteur depuis bien longtemps, après que des quads du Center Parcs ont causé beaucoup de dégâts. J’ai fait installer cette barrière en 2020 en concertation avec la mairie. Je ne la ferme que quand je chasse ou parfois la nuit et sans cadenas. Si cela peut empêcher des sangliers de foncer vers la route, où la circulation est forte, alors j’en suis ravi… Moi j’aime la Sologne, j’y ai passé deux mois de confinement. »

L’engrillagement s’étend sur toute la Sologne

Ailleurs, dans cette propriété grillagée de 2 000 hectares, aux mains d’un leader du transport logistique, la densité animale est si forte qu’aussi loin où le regard se porte, à part les ronces noires, la petite végétation a totalement disparu. Les girolles aussi. « Les propriétaires ne s’embêtent plus à curer les fossés puisque les sangliers les labourent sans cesse. Du coup, quand vient l’hiver, des pans de forêt baignent dans l’eau et les saules prolifèrent », observe Raymond Louis. Jusqu’à redevenir cette zone marécageuse et inhospitalière, du temps d’avant l’arrivée de Napoléon III, qui ordonna son assèchement.

Nous croisons une équipe de chasseurs affables. Ils portent des blousons identiques et rejoignent deux fourgons luxueux, arborant le blason du propriétaire. Celui-ci les rémunère 70 euros la journée de rabattage, 5 euros de plus s’ils ont un chien, sans compter le déjeuner chaud et les deux pièces de gibier. Raymond Louis, chasseur à ses heures, défend une approche plus artisanale : « L’autre jour, on était quinze copains sur une propriété de 60 hectares, l’un de nous a prélevé un chevreuil, on en a vu plein d’autres mais on a atteint notre objectif et on s’est arrêtés là. »

Le problème de l’engrillagement s’étend sur toute la Sologne, de La Ferté-Saint-Aubin, dans le Loiret, en passant par Brinon-sur-Sauldre, dans le Cher, et jusqu’à Cheverny, en Loir-et-Cher. C’est là le territoire de Nicolas Orgelet, élu Europe Ecologie-Les Verts à Blois, vice-président de la communauté de communes et chargé de la protection de sa biodiversité. Sur sa tablette, il montre une carte indiquant les itinéraires naturels empruntés par la faune pour passer d’un massif boisé à un autre. Avec un coup de pouce de l’homme pour certaines espèces. « Des maires créent des passages à crapauds, des habitants se concertent et percent leurs clôtures pour laisser circuler les hérissons. Mais finalement, tout cela apparaît bien dérisoire puisque de Romorantin jusqu’ici, par exemple, des espèces de toutes tailles sont bloquées par une pléthore de murailles de fer. Impossible d’aller d’un bout à l’autre. » Un comble pour l’une des plus grandes zones Natura 2000 de l’Union européenne : 346 000 hectares sur trois départements.

Dans son nouveau plan local d’urbanisme, la région Centre Val-de-Loire a préconisé des clôtures d’une hauteur de 1,20 m avec un espace libre de 30 cm au sol. « Mais ce n’est pas du tout appliqué », déplore François Cormier-Bouligeon, le député La République en marche du Cher. L’élu a rédigé un projet de loi visant à interdire le droit de chasse en enclos. « On rend semi-domestiques des animaux sauvages en les parquant puis en les engrainant. » Et d’ajouter : « Il est normal de matérialiser sa propriété pour dissuader toute intrusion, sauf que certains sont allés trop loin, au profit d’un carnage cynégétique. Je veux retourner à une chasse éthique qui respecte les paysages. »

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