La Vie | Crise sanitaire et chômage poussent la jeunesse rurale dans les rangs de l’armée

[Reportage] Les cours universitaires à distance et la fermeture de pans entiers de l’économie précipitent des jeunes vers les métiers de la défense. Reportage dans le Loir-et-Cher, à Blois puis Vendôme, aux côtés d’un recruteur de l’armée de Terre.

Publié le 23/02/2021
L’armée attire une jeunesse victime de la crise sanitaire

 

À Blois, sur l’aile gauche de la Villa comte de Saxe, ancienne caserne convertie en résidence de standing, il reste encore une permanence de recrutement de l’Armée de terre ou Cirfa (Centre d’information et de recrutement des forces armées). À l’entrée, un mannequin de résine en tenue de camouflage, un doigt sur la gâchette d’un fusil factice, accueille le visiteur. Un écran mural diffuse ses informations en continu. On y parle ce midi d’un homme assassiné.

L’adjudant-chef Frédéric Martin reçoit sur rendez-vous, derrière une barrière de Plexiglas. Il ne retire son masque noir que pour porter à la bouche un mug « meilleur papa du monde ». Dès qu’il s’assoit face à lui, le jeune repère tout de suite cette grande carte de France où figurent les visages des nouvelles recrues : certains partent à la logistique en Alsace, d’autres comme combattants des forces spéciales dans un régiment des Landes. Voire en Martinique.

Les raisons d’une telle affluence

À cause des contraintes sanitaires, de la peur du virus, des confinements successifs, les rendez-vous de l’adjudant-chef ont été rares en 2020 par rapport à 2019, avec seulement 50 recrues à la clé au lieu de 100. Mais depuis janvier 2021, la tendance s’inverse. L’armée attire de nombreux jeunes dont les perspectives d’avenir restent floues : « Les entretiens se succèdent. J’ai déjà reçu trois garçons issus de la restauration. Ils n’ont plus de travail, réfléchissaient à l’armée et ont fini par se décider. »

Des parents appellent aussi, afin d’obtenir un rendez-vous pour leur gamin décrocheur ou déprimé. « Depuis la rentrée, on constate l’arrivée dans les Cirfa de personnes ayant perdu leur emploi dans le contexte de la crise sanitaire et pour qui l’armée, outre la stabilité d’un employeur public, offre la possibilité de donner du sens à un nouvel engagement », se sont émus deux sénateurs, Joël Guerriau et Marie-Arlette Carlotti, dans un rapport portant sur le recrutement des forces armées publié le 4 décembre dernier.

Cette jeunesse bousculée dans ses projets par la pandémie se sentira-t-elle dans son élément dans l’armée ? En 2019, une recrue de l’armée de Terre sur trois partait avant la fin de la période probatoire. « La période d’incertitude ouverte par la crise sanitaire et la recrudescence du chômage constituent un terreau favorable à la présentation d’un plus grand nombre de candidatures aux profils compatibles avec les métiers exercés », estimaient, optimistes, les sénateurs Guerriau et Carlotti dans leur rapport.

L’armée attire une jeunesse victime de la crise sanitaire

« Je veux me sentir utile »

Martin, 18 ans, exhibe un large logo Adidas sur son masque en tissu. Ce fils d’une mère infirmière et d’un père chauffagiste a quitté son lycée après avoir triplé sa première l’an dernier. Il s’est inscrit dans une agence d’intérim mais a vite déchanté. Seule l’usine de sushis Marco Polo, située à Controis-en-Sologne, à 25 kms de Blois, qui vient de s’associer avec Lidl et cherche 50 personnes, embauche des gens sans expérience. Un travail éreintant, en deux-huit, à une température entre 0 et 1 degré.

Martin s’est souvenu de ces soldats en visite dans son lycée l’an dernier. « À l’époque, je n’avais pas osé leur parler. Mais maintenant, je sais que je veux quitter la maison et gagner ma vie. » Il croise le regard du recruteur et se redresse : « Je veux me sentir utile. Aider la France, enfin mon pays, je veux dire ! »

Martin sait déjà qu’il veut rejoindre l’infanterie, comme combattant. « Tu auras le choix, entre tireur antichar ou tireur de précision », détaille l’adjudant. Il repartira avec une brochure sur les forces combattantes. On y découvre les avantages : 1362 euros nets comme salaire de départ, logé, nourri, 75 % de réduction sur les trajets personnels SNCF, neuf semaines de congés par an, « quartier libre les soirs et les week-ends, hors missions et manœuvres. Un soldat ne part en opération extérieure (OPEX) qu’à partir de la deuxième année de service ».

Bastien vise les chasseurs alpins

Le rendez-vous suivant, c’est Bastien, 20 ans, jean déchiré aux genoux, cheveux bouclés jusqu’aux yeux. Sa mère est agricultrice chez ses grands-parents. Son père est ouvrier dans un silo. Ils vivent à Fréteval, dans le nord du département. « Leur boulot, les céréales, ça ne m’attirait pas du tout dès le début. »

Bastien est en BTS de gestion et protection de la nature en Corrèze. Il y est allé pour le grand air mais cette année encore, pandémie oblige, toutes les activités extérieures ont été annulées. « Je n’avais pas signé pour ça. Moi j’adore la nature ! Et j’ai deux copains chasseurs alpins. J’aimerais les rejoindre. » L’adjudant le tempère : « Tu sais que ces militaires-là vont partout, même au Mali. »

« J’ai 20 ans et j’ai déjà fait plusieurs métiers »

Notre militaire sillonne le département et ses missions locales, agences pôle emploi et centres d’orientations. Comme ce matin à Vendôme (Loir-et-Cher) dans le bureau d’une psychologue scolaire. Y entre Villia Chauvette, 20 ans. C’est son deuxième rendez-vous afin de constituer le dossier. Ses parents sont séparés depuis presque deux ans. Elle vit à Authon, chez son père, qui tient un élevage de dindes depuis cinq ans, après avoir longtemps été ouvrier avicole, dans la dinde toujours. « Des bêtes bruyantes et nerveuses, je préfère les poules », dit-elle.

Villia a décroché un bac en 2019 et s’est inscrite à la faculté de droit de Tours, où vit sa maman enseignante. Lorsque le premier confinement arrive, les cours en présentiel sont annulés, la jeune fille retourne à Authon s’occuper de ses chevaux et épauler son père. « Et c’est là que j’ai complètement décroché, car je n’étais plus obligée de me présenter en cours, puis mon père m’a expliqué qu’il n’allait pas m’entretenir très longtemps. »

La jeune fille part dans le Poitou, planter les melons avec sa meilleure amie et décroche ensuite un job à Intermarché : de la mise en rayon pendant sept mois, 26 heures par semaine, de 6 h à 11 h, à 930 euros par mois. « Finalement, je suis fière. J’ai 20 ans et j’ai déjà fait plusieurs métiers. » Elle est séduite par des publicités de l’armée, comprend qu’elle pourrait intégrer une caserne pas trop loin, au Mans, et demande un entretien. Puis un deuxième. « Je suis tentée par le médical, mais là encore, c’est large. » Va pour brancardier. « Ce sont les tout premiers soins et de l’administratif, ça me va. »

Retour à Blois. Clémence, 17 ans, lycéenne en internat, fille unique, a prévenu sa marraine, mais pas encore ses parents, qu’elle allait voir un recruteur militaire. « Je leur ai parlé de mes choix sur Parcoursup, mais pas d’une carrière à l’armée. Ils savent que je ne veux pas travailler à l’usine et ça les rassure déjà. » Ses deux parents, quadragénaires, sont ouvriers à l’abattoir de volailles de Savigny-sur-Braie, proche de la Sarthe.

Un travail à la chaîne, caché dans une blouse, avec interdiction de se parler. « Ils me disent que leur travail n’a pas d’intérêt. À l’armée, j’en vois un », dit Clémence qui parle d’esprit d’équipe, de paix aussi et songe à y entrer comme infirmière.

La concurrence féroce d’Amazon

En mai, aux beaux jours du printemps, l’adjudant-chef Martin se postera à l’entrée du centre commercial Leclerc de Blois, avec un blindé et quelques hommes du 27e régiment des chasseurs alpins. Un centre de formation d’apprentis n’est pas loin. Des dizaines de jeunes affluent vers le Leclerc chaque midi pour acheter leur sandwich et une canette de soda.

« Amazon, près d’Orléans recrute tellement qu’il vient chercher sa main-d’œuvre en bus jusqu’ici, explique le militaire. Quant au zoo de Beauval, ils font travailler des centaines de jeunes, mais ne savent pas quand ils pourront rouvrir. L’armée aussi est un vivier d’emplois pour la jeunesse. C’est maintenant qu’il faut le faire savoir. »

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