En Loir-et-Cher, une tension persistante entre chasseurs et promeneurs

Les dernières semaines ont été marquées par plusieurs accidents graves en France sur des territoires de chasse, qui sont aussi ceux des randonneurs.

Les dimanches à Vineuil (Loir-et-Cher), en périphérie de Blois, il fait bon marcher de chaque côté de l’ancien viaduc ferroviaire des Noëls. Certains emmènent en promenade leur fusil. Les chasseurs traquent ici le petit gibier, ou ce qu’il en reste : chacun est limité à deux lièvres et trois faisans sauvages par saison. Des chevreuils aussi, une poignée de samedis par an. « Tout ça ne remplira pas le frigo. C’est surtout pour se balader et faire courir son épagneul », décrit Patrick Peteau, coureur cycliste amateur et président de la société de chasse de Vineuil, aux soixante-deux adhérents.

Son territoire de chasse est aussi celui des randonneurs, pour qui l’agglomération a récemment créé trois jolis sentiers dûment balisés. M. Peteau a complété le dispositif : « Nous avons disposé des panneaux pour que les marcheurs évitent les zones de nidification. » Des écriteaux « Ici, les faisans sont sauvages, respectez-les ! » ornent aussi la D951 : « Ceux-là sont pour les automobilistes, qui souvent roulent comme des tarés. On leur demande de faire attention à la faune : un faisan en rut, ça traverse la départementale à toute heure pour chercher sa poule », explique-t-il.Lire aussi Les chasseurs ont « un rôle à jouer en matière de police de proximité », estime leur patron, Willy Schraen

Le long de champs maraîchers, des chasseurs en anorak orange fluo croisent ainsi des promeneurs dominicaux en gilet jaune. « Sur les chemins, le fusil se porte toujours cassé, désarmé », rappelle M. Peteau. Alors que les dernières semaines ont été marquées par des accidents graves impliquant des non-chasseurs, dont un automobiliste tué fin octobre près de Rennes, cela ne suffit pas à rassurer Sylvie (le prénom a été modifié), institutrice à la retraite : « Difficile tout de même de marcher sereinement quand on entend tirer au loin… On se sent agressé. L’autre jour, nous étions sous un arbre, pas loin du stade, et nous avons entendu une pluie de plomb tomber sur les feuilles. »

« J’ai conscience que ces gens ont peur quand ils entendent des coups de feu, réagit Patrick Peteau. Mais, pour un pigeon, on tire toujours vers le ciel, et le tir d’une arme de petit gibier a une portée mortelle de 40 à 50 mètres… Alors c’est plutôt entre chasseurs que l’accident se produira. » Certains membres de sa société ont opté pour le tir à l’arc : « C’est du tir à 20 mètres, très silencieux, alors ça ne fait pas peur aux promeneurs. » Ni aux gens du voyage, a priori, dont l’aire attitrée s’étale à proximité des champs.

« Dès qu’on entend “pan, pan”, on accélère »

De l’autre côté de la Loire, entre Blois et Onzain, on vise le pigeon, le canard, le chevreuil aussi. Sur les terres des agriculteurs souvent, et le dimanche principalement. Les chasseurs plus âgés, trop fatigués pour courir derrière un chien de chasse, se contentent de tirer le faisan d’élevage, généralement lâché quelques heures plus tôt.

Ce midi, trois pratiquants de marche nordique débriefent sur le parking de l’étang poissonneux de Chouzy-sur-Cisse. Entouré d’arbres et encerclé par un long chemin, le site fournit une promenade sécurisée pour les riverains. « Aujourd’hui, on a pris des risques. On est sorti d’un sentier balisé pour emprunter un petit passage qui traversait un champ. »

Ces randonneurs décrivent leurs frissons : « Quand, sur notre passage, des animaux surgissent et s’enfuient, on pense immédiatement aux chasseurs. On se demande où ils sont et s’ils vont réagir. » L’autre jour, un agriculteur est venu à leur rencontre. Le contact fut glacial. « Il nous a dit qu’on devait foutre le camp car il ne tolérait que les chasseurs. » Lesquels l’indemnisent lorsque sa parcelle est retournée par des sangliers. Autour du lac, Françoise, cheveux dorés et parka jaune, balade son westie au bout d’une laisse : « Nous, c’est simple : dès qu’on entend pan, pan, on accélère, n’est-ce pas bichette ? »Lire l’entretien :  Willy Schraen, patron des chasseurs : « On est entrés dans une période de fracture idéologique assez forte »

Albert Diaz, un retraité du transport habitant à proximité, chasse les bécasses dans la vallée de la Cisse : « Parce que le gros gibier, ça ne m’intéresse pas : je n’ai aucun plaisir à rester statique pendant des heures. Toute ma vie, j’ai surtout chassé pour me promener et faire courir mes chiens. » Il dit observer une dégradation récente des relations entre chasseurs et promeneurs : « Quand on les croise, certains n’hésitent plus à nous traiter d’assassins. Je pense qu’ils ont une image fantasmée de la nature, forcément sauvage, ouverte, toute à eux. »

Il évoque cet homme et son fils de 12 ans, en goguette dans un bois privé devenu zone de chasse. « Avant, dès que les promeneurs apercevaient des chasseurs, ils faisaient un détour. Ce n’est plus cas. Ce type-là nous a frôlés sans se poser de question. Les gens estiment que, puisqu’on tient le fusil, on est les seuls responsables. Mais la balle, quand elle atteint quelqu’un, vous n’imaginez pas le traumatisme pour tout le monde ! » Et de raconter ce riverain qui refusait mordicus les chasseurs sur ses terres, « jusqu’à ce qu’un renard dévore toutes ses poules d’ornement. Tout à coup, il a eu besoin de nous ».

« Une minorité empêche une majorité »

Enfant, François Thiollet accompagnait son père et son grand-père à la chasse le week-end. Le voici à présent conseiller municipal Europe Ecologie-Les Verts à Valencisse, près de Chouzy. Comme le chef de file des écologistes à la présidentielle 2022, Yannick Jadot, il milite pour une interdiction de chasse le week-end.

« Aujourd’hui, tellement moins de gens sont chasseurs ! Or, quand on est avec ses enfants le dimanche et qu’on entend des détonations, on n’ose plus sortir se promener car on sait qu’il y a un risque. Une minorité empêche une majorité. » Il rappelle que les Anglais, les Gallois et les Néerlandais ont interdit la chasse le dimanche « et, à ma connaissance, ils n’ont pas été envahis par les sangliers ».Lire aussi Emmanuel Macron tente de trouver une ligne de crête entre le bien-être animal et les chasseurs

Non loin d’ici, quelques règles permettent déjà de partager le territoire entre promeneurs et chasseurs. La forêt domaniale de Blois, vaste de 2 500 hectares et qui s’étend sur cinq communes dont Chouzy-sur-Cisse, n’est ainsi jamais chassée le week-end. Divisée en trois lots, la chasse se pratique le mardi dans le premier, le lundi dans le deuxième. Le troisième lot est consacré à la chasse à l’affût ou à l’approche, tous les jours sauf le week-end et les jours fériés.

Rien de tel en Sologne, territoire giboyeux constitué de réserves privées, où la chasse aux sangliers et aux grands cervidés est une véritable industrie. Avec son épouse, Raymond Louis y tire le sanglier. Président de l’Association des amis des chemins de Sologne, basée à Brinon-sur-Sauldre (Cher), ce paysagiste milite notamment pour la préservation et la sécurité des chemins ruraux : « Ce que je ne peux pas admettre, c’est quand on voit les chasseurs s’y poster. Eux n’ont rien à faire là car, même s’ils font attention, c’est dangereux qu’il y ait des tirs à proximité de la voie publique. Pour leurs battues, les chasseurs devraient être postés au milieu des bois mais pas en bordure de route ! »Lire notre reportage :  A Mittainville, du patron à l’intérimaire, la chasse en étendard

Pour autant, pas question pour lui de priver ces chasseurs de week-end : « Il n’y a pas que des grands patrons qui tirent en Sologne. Ce sont aussi des ouvriers d’usine, des salariés, des gens qui bossent toute la semaine. On compte déjà beaucoup trop de sangliers, il ne faut pas baisser les bras mais en prélever le maximum !, argumente-t-il. Et puis ce n’est pas parce qu’il n’y aurait pas de chasse le samedi et le dimanche que cela permettrait aux promeneurs d’aller davantage se balader dans les propriétés privées. » C’est le cas des trois quarts des forêts en France métropolitaine.

Jordan Pouille( Correspondant régional)

https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/11/16/j-ai-conscience-que-les-gens-ont-peur-quand-ils-entendent-des-coups-de-feu_6102207_3244.html

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