Enquête après la démission de l’évêque Gaschignard

desc_247815-0.imgEdition 3737. La Vie.

Depuis la démission de Mgr Gaschignard, l’évêque de Dax, pour « des attitudes pastorales inappropriées », l’institution locale et les fidèles ont bien du mal à encaisser la nouvelle. Reportage à travers le diocèse des Landes.

Trois rameaux à la main, un vieil homme en complet gris marche péniblement vers la cathédrale. « Chez nous, c’est le laurier qu’on apporte pour être bénit. Vous en voulez ? »Gérard L. est dacquois, ancien directeur commercial d’une entreprise de BTP. « J’ai acheté le journal local, ils défendaient presque l’Église, comme s’ils se serraient les coudes. Ma femme et moi, on a trouvé dès le début un peu déplacée toute cette énergie déployée par Mgr Gaschignard auprès des jeunes depuis son arrivée en 2012. Est-ce vraiment le boulot d’un évêque d’aller s’offrir des sorties avec des ados, des marches, des concerts ou des nuits sous la tente ? Maintenant que l’évêque est cuit, je ne sais pas ce qu’ils vont en faire… Regardez tous ceux qui rentrent dans la cathédrale. La plupart estiment et soutiennent Mgr Gaschignard. Ce sont surtout des anciens… »

Désarroi dans le diocèse

Pour entamer cette messe des Rameaux, dans une cathédrale bondée, le père Bruno Portier a choisi d’aborder ce séisme de manière feutrée, le temps d’une brève homélie. « Les récents évènements nous rappellent que l’humanité est pécheresse et fragile. » Plus tard, le prêtre nous expliquera son intention : « Je me suis dit qu’il fallait vivre ça dans le cadre de la Passion du Christ, dans la spiritualité de cette semaine sainte. Pensons à cette foule qui acclame le Christ puis lui jette la pierre le lendemain. Il faut voir les choses avec la raison et non la passion, c’est-à-dire ne rien amplifier ni minimiser. Contrairement à ce que des paroissiens pensent, les médias ne veulent pas casser l’évêque. Il y a des faits et Rome ne décide rien à la légère. Dans mes mots, j’ai pensé particulièrement aux jeunes troublés et à tous ceux qui viennent me voir après chaque messe pour exprimer leur désarroi. Cette décision était la bonne ».

Depuis que le pape François a accepté la démission de Mgr Gaschignard jeudi 6 avril, les paroissiens de Dax semblent traversés par toutes les émotions : stupéfaction, instinct de survie, colère, tristesse et consternation. Parallèlement, la langue de bois n’a cessé d’accompagner la communication de leur diocèse. Le scénario de la « fatigue liée à diverses causes » a été défendu jusqu’à la dernière minute auprès des médias, quand bien même l’évêque, au fait de signalements adressés à l’archevêché, organisait une réunion de crise dès le 24 mars, avec son vicaire général.

Ce samedi, une cinquantaine de jeunes du diocèse des Landes entamait une marche de onze kilomètres, suivie d’un concert de pop louange dans l’abbatiale de Saint-Sever et d’une nuit au gymnase municipal. La présence de l’évêque était initialement prévue. À sa place donc, le vicaire général Denis Cazaux, qui n’avait pas manqué d’enjoindre les participants, ados et parents, à ne pas répondre à nos éventuelles questions. S’en est suivie une étrange procession, durant laquelle nous marchâmes en retrait, près d’une voiture-balais, escorté par Paul Perromat, le responsable de la communication. Le laïc s’attardait là encore sur un évêque apparemment exemplaire : « Jamais nous n’aurions pensé que le Pape allait nous envoyer un jeune évêque, dynamique et sportif. L’année de son arrivée, il a participé à la course qui ouvre les fêtes de Dax. Il y a un mois, sur le ton de la plaisanterie, il disait “Je suis encore là pour 25 ans” ».

Nous avons laissé ce groupe dans l’église Notre Dame d’Audignon. Là-bas, une sœur de la communauté du Chemin Neuf accueillait le jeune auditoire. Aucune évocation de l’affaire, rien sur cet homme d’Église que les jeunes ont si souvent côtoyé. Juste le récit de sa propre vocation et son enchantement devant le spectacle du printemps. « Cette affaire, nous en avons déjà assez entendu comme ça ! », estimait la religieuse, avec un sourire forcé.

De quoi parle-t-on précisément ?

L’affaire Gaschignard ne serait pas sortie sans l’action de Sébastien Boueilh, enfant du pays, ancien rugbyman et co-fondateur des « Colosses aux pieds d’argile », une association d’aide aux jeunes victimes d’abus dans les milieux sportifs. Les bureaux de son association sont à l’étage d’un complexe ludique, où s’enchaînent les goûters d’anniversaires. L’homme regarde son interlocuteur droit dans les yeux, comme s’il le passait au scanner. « Nous faisons de la sensibilisation dans les écoles et les clubs sportifs. Depuis cinq ans, j’explique ce qu’est un pédophile, un viol, un attouchement, un propos condamnable. Et je garde toujours un quart d’heure à la fin pour qui veut me parler individuellement. Ils savent que j’ai été victime d’abus pendant mon adolescence et se sentent en confiance. Une fois donc, une gamine de 15 ans est venue me voir. Elle me disait que l’évêque lui avait caressé la cuisse avant de l’embrasser sur la joue en lui murmurant des choses. Ça l’avait beaucoup troublée. Elle n’osait pas en parler à ses parents mais voulait que j’aille voir moi-même un curé qu’elle connaissait. »

Le prêtre ainsi alerté s’est avéré être lui-même au courant d’un autre épisode troublant. En confession, l’évêque aurait demandé à un adolescent de 14 ans s’il se masturbait, à quelle fréquence, s’il avait déjà consulté des sites pornographiques gays ou fait l’amour avec sa petite amie. Un autre clerc du diocèse tente de justifier : « Aujourd’hui, on est dans une société où on parle d’éducation sexuelle de façon purement technique à des enfants de 7 ans à l’école, et on se scandalise qu’il ait abordé le sujet, comme évêque, avec un adolescent ? Et s’il voulait seulement lui donner des repères, lui parler de la vision chrétienne de l’amour ? »

Sébastien Boueilh poursuit « Le prêtre est allé voir le cardinal, à Bordeaux. Là-bas, une animatrice lui avait aussi rapporté d’autres agissements. » On connaît la suite : le cardinal Jean Pierre Ricard, archevêque métropolitain de Bordeaux, a transmis l’affaire au Nonce apostolique mais aussi au Procureur de la République de Dax. « Mgr Gaschignard est allé lui même se présenter au Procureur de la République de Mont-de-Marsan. Cela montre qu’il a fait preuve d’un certain sens des responsabilités… », tempère le père Bruno Portier.

Anecdote surprenante : l’évêque avait rencontré ce même Sébastien Boueilh, juste avant Noël. « Trois mois avant que je ne parle à cette gamine, l’évêque a demandé une entrevue, au nom de son diocèse. Je suis donc allé lui parler, pendant une heure. Un peu plus tard, quand j’ai dressé un bilan d’activité devant les autres membres de mon association, j’ai dit que selon moi, il avait organisé cette rencontre pour avoir bonne conscience. » Il conclut, évoquant des cas autrement graves : « D’habitude, les témoignages que nous recevons traitent d’hommes déjà décédés. J’ai le cas d’un autre prêtre. Je sais qu’il a fait beaucoup de dégâts dans le département. Son nom revient souvent. La dernière fois, avec mon association, nous sommes allés dans un club, pour une remise de prix. Une dame est venue me voir pour me reparler de ce type. Elle semblait remuée. À l’époque, le curé était plus important que le maire de village. Il mangeait chez les gens, avait la confiance de tous. Ce sont souvent des gens qui sont serviables, engagés, arrangeants… ».

L’été dernier, en rentrant des Journées Mondiales de la Jeunesse de Cracovie, des participants ont pu voir l’évêque se saisir d’un tuyau d’arrosage et asperger copieusement un groupe de jeunes. « Des parents ont jugé ce comportement bizarre et m’en ont parlé », concède le père Bernard Hayet, chancelier du diocèse. Et d’ajouter : « Hier encore, un jeune est venu vers moi et m’a dit : “Des copains me racontent qu’il y a eu des trucs à Cracovie, mais moi je n’ai rien vu.”… Quand il était avec des jeunes, il prenait un coup de jeune. Un évêque dans l église il voit que des vieux. Il n’a pas su maîtriser sa relation au jeune.». Un autre prêtre du diocèse confirme cette impression : « Il allait toujours vers les jeunes. Pourquoi pas ? Mais le boulot d’évêque, c’est aussi de s’adresser à des adultes. Or on avait l’impression qu’il fuyait plutôt leur compagnie. » À Lourdes, aux JMJ de 2013, Mgr Gaschignard s’est livré à un déconcertant « Paquito » (voir la vidéo ici). Cette tradition du sud-ouest consiste à se jeter sur une foule assise par terre, en file indienne. La personne est littéralement soulevée et transportée en position allongée, par plusieurs dizaines de bras. Rien de répréhensible, mais une illustration de plus du rapport étroit de l’évêque avec la jeunesse.

Très proche des jeunes

« Lors d’une sortie avec une classe de cinquième, il a demandé aux enfants qui ne voulaient pas devenir prêtres de se jeter sur lui, dans le foin, comme ça », rapporte un prélat, sous couvert d’anonymat. C’est ce même contact physique, répété, qu’avaient signalé quatre familles à l’évêque de Toulouse, où Hervé Gaschignard œuvrait comme évêque auxiliaire, de 2007 à 2012. France 3 a parlé « de bagarres au sol, pendant un stage de VTT en 2011 ». Une enquête a été menée puis classée sans suite : « Pas d’attouchement ni d’agression sexuelle », a relevé le Parquet.

Très actif dans la « Pasto » landaise, le Père Louis Cazaux, 51 ans et prêtre de la paroisse d’Amou, à une quarantaine de kilomètres de Dax, explique que le ciel lui est tombé sur la tête. En février dernier, lors d’un camp ski de cinq jours destiné aux 13-14 ans, l’évêque était encore et toujours là. « C’est vrai que de temps en temps, il se mettait à l’écart avec les jeunes. Mais aucun d’eux ne m’a rapporté quoi que ce soit. Pas la moindre geste, ni la moindre allusion verbale ! »

L’Église va-t-elle en ressortir plus forte ? Bruno Portier : « Je me dis que ce sont des faisceaux de choses établies, arrivées à un point où il fallait vraiment en parler. Je trouve que la démarche choisie a été la bonne. Ceux qui savaient ont très bien agi en allant voir les responsables de Bordeaux, un échelon au-dessus de notre diocèse. Eux-mêmes l’ont signalé au Nonce mais aussi au Procureur. Ce cheminement est le bon ». Le Procureur a ouvert une enquête préliminaire « afin d’entendre les jeunes et leurs familles mais aussi les éducateurs, prêtres, témoins associations et toutes les personnes susceptibles de participer à la recherche de la vérité ». Ce mardi, le diocèse invitait un animateur en relations humaines, pour offrir « des temps d’écoute individuels » et mieux palper le moral des paroissiens.

À quel moment du petit geste passe-t-on à l’inacceptable ?

Le père Louis Cazaux sait que cette démission va déboucher sur une vigilance plus grande parmi les prêtres. « Moi qui aime bien parfois m’amuser avec les enfants, les prendre sur les épaules, il va falloir que je fasse attention. Par exemple, l’autre jour, j’ai expliqué la préparation du baptême à un petit de trois ans et il est venu dans mes bras. Heureusement qu’il y avait les parents car maintenant, cela peut être gênant. À quel moment du petit geste passe-t-on à l’inacceptable ? » Le prêtre termine des funérailles à Azargues. Deux dames le remercient chaleureusement pour la cérémonie, tandis qu’il regagne sa Renault noire. « Tout cela est douloureux pour nous mais il valait mieux que ça éclate. Comme dit Saint Jean, la vérité nous rendra libres. »

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